Archives mensuelles : avril 2012

Génération tablette ?

Nous verrons sans doute, à terme, des fournisseurs proposer des tablettes numériques pour enfants sur lesquelles sera déjà installé un contenu adapté. Des tablettes contenant par exemple des contes classiques, des histoires, des jeux, des comptines, des chansons. Une sélection « inoffensive » que tout parent pourrait laisser à son enfant les yeux fermés. On peut même imaginer des tablettes différentes selon les tranches d’âge destinataires. Génial au premier abord. De quoi monopoliser les bambins pendant quelques heures de voiture ou les mercredis après-midis pluvieux.
M’enfin, tout dépend de la qualité du contenu. Si les livres intéressants, jolis sont noyés dans un flot abrutissant sur lequel nous n’avons même pas envie de nous pencher, l’opération pourrait se révéler assez stérile. Gageons tout de même que certaines tablettes offriront un contenu, globalement, de bonne qualité. Pourquoi pas ? Mais avec quelques réserves.

Tout d’abord, quelles limites d’usage donner à son enfant ? Une tablette, sur un plan technologique, peut accueillir un certain nombre de livres numériques, jeux et autres. Suffisamment en tout cas pour occuper un enfant pendant des heures. Vous allez donc lui offrir un appareil uniquement pour lui, sur laquelle il va trouver une multitude d’ebooks, de jeux, d’applications sonores. Qu’allez-vous lui dire ? « Mon chéri, c’est à toi mais dans un quart d’heure tu la rends à maman. » Ou bien : « C’est ta tablette, regarde tout ce que tu veux, maman a des choses à faire » ? Si vous êtes soucieuse du temps que votre enfant passe devant les écrans, comment lui expliquer, devant la tablette que vous lui avez offerte et dont vous louez la qualité des contenus, qu’il ne faut certainement pas en abuser ? La réponse peut être radicale : ne pas acquérir ce genre de tablettes ! Mais chacun fera bien ce qu’il voudra et surtout ce qu’il pourra, comme souvent en matière d’éducation.

Deuxième réserve, plus sérieuse. Avec une tablette offrant un contenu installé d’office, nous courons vers la standardisation. C’est perdre le goût de flâner dans les bibliothèques, les librairies (physiques ou non) et de choisir nous-mêmes ce que nous souhaitons acquérir pour nos enfants. C’est, immanquablement, être rattrapé par le marketing – même si on n’y échappe jamais, nous sommes bien d’accord. Il ne s’agit pas ici d’édition scolaire, de programmes d’éducation. Que les enfants d’une classe aient tous le même manuel d’apprentissage, c’est légitime. Mais qu’ils soient libres ensuite de développer des goûts différents, des approches de la lecture variées, des expériences autres que celles de leurs camarades.
Nous avons, heureusement,  des références communes avec les personnes de la même génération que la nôtre. Les programmes de télévision en offrent un exemple assez caricatural : ne parle-t-on pas de « génération Casimir » à propos des enfants qui regardaient les programmes jeunesse de la fin des années 1970 ? Aujourd’hui l’offre numérique jeunesse n’est pas encore très riche, mais elle donne des signes de créativité, d’ingéniosité. Il est envisageable que tel éditeur nous prescrive une sélection de contenus qu’il aura faite pour nos chérubins ou que tel fabricant fournisse avec sa tablette un « best-of » des livres numériques jeunesse. Mais gardons la curiosité d’aller voir ailleurs, de proposer autre chose de temps en temps. Tous les moyens nous sont donnés pour décider nous-mêmes ce que nous avons envie de mettre sous les yeux de nos enfants, ou non !

 

Chercheurs d’or

Il n’y a aucune raison pour que se perdent des histoires comme Les trois petits cochons ou Alice au pays des merveilles. Il en existe déjà plusieurs versions numériques. En revanche, on peut se poser la question de savoir si des titres qui ne sont plus réédités depuis longtemps vont refaire surface. Le numérique va-t-il permettre d’extraire des cartons des pépites oubliées ?

Allons plus loin. Quel type de contenus encore inexistants dans leur version papier va faire naître le numérique ? Quelles vont être les facilités que le papier ne permet pas et sur lesquels les éditeurs vont pouvoir s’appuyer ? La production est encore un peu pauvre pour donner une vue d’ensemble et dégager de grandes tendances. Mais s’il y a une application jeunesse à côté de laquelle vous ne devez pas passer, remarquable pour son innovation et sa belle utilisation de l’écran, c’est celle-ci : Dans mon rêve (e-Toile éditions). Ni complètement livre, ni complètement jeu, ni dessin animé. Qu’est-ce alors ?

Ne nous satisfaisons pas de tout ce qui fait du bruit, de tout ce qui est en mouvement incessant, de tout se qui se tape, se glisse, se pince, etc. Soyons des chercheurs d’or pour nos enfants, abreuvons-les de ce qui les fait lire, de ce qui les fait jouer, de ce qui les fait rêver.

Le livre numérique jeunesse : quels contenus au menu ? (2)

Cherchez le « documentaire »

Nombreuses sont les applications jeunesse qui, aujourd’hui, se rapprochent davantage du jeu ou du dessin animé que du livre. Les frontières deviennent floues. Le son, le mouvement, l’interactivité (avec le toucher) influent sur les contenus et, en particulier, sur le texte.
Quelles applications proposent une importante quantité de texte de qualité, suffisamment conséquente pour pouvoir fournir à un enfant déjà lecteur une base documentaire solide ? Quelle forme et quel format vont être adoptés par les contenus encyclopédiques pour la jeunesse ? Voici un très bref état des lieux. La présentation ci-dessous ne tend pas vers l’exhaustivité, loin de là.

• Dans la famille « ePub », il est difficile de dénicher des ebooks qui ne soient pas la simple numérisation de livres papier. Flammarion jeunesse, par exemple, a publié sur papier et en format ePub : Galilée, la tête dans les étoiles, Thierry Delahaye. On aimerait quelques enrichissements, il n’y en a aucun. De quelle manière seront réalisés de tels titres dans les années à venir ? Cela va sans doute évoluer.

 

 

 

 

 

 

 

Parmi les applications, on trouve un éventail plus riche mais la tranche d’âge n’est pas toujours bien ciblée.

• C’est le cas de L’Australie de Lulu, Éditions Zanzibook, qui emmène l’enfant en Australie, mais qui n’est pas pour autant un guide de découverte. Le texte, écrit comme lu, est particulièrement succint (une phrase par tableau), les illustrations un peu « bébé ». Documentaire ou fiction ? On ne sait pas bien ce qu’a souhaité faire l’éditeur.

 

 

 

 

 

 

• Les applications créées par Quelle Histoire, présentant de célèbres personnages historiques, offrent davantage de matière. Il s’agit de petites biographies rapides (trop ?) et agréables à écouter. Les non-lecteurs s’y retrouvent parfaitement puisque dans la plupart d’entre elles, l’affichage du texte est optionnel. Le contenu n’est pas toujours bien rédigé (Mandela en particulier) et on aimerait parfois, d’une application à l’autre, changer d’illustrateur – heureusement les perruques aident à distinguer Louis XIV de Vauban. Les plus petits se régaleront tout de même, mais les 9-10 ans seront-ils assez « nourris » ?

 

 

 

 

 

 

Gallimard Jeunesse, dans la collection mes premières Découvertes, a produit deux applications : La coccinelle et La forêt. Ces deux titres existent également en version imprimée. Leur réalisation numérique est une réussite. La découverte ludique ne prend pas le dessus sur son aspect didactique et fait de ces applications de vrais mini-documentaires… pour les petits seulement !

 

 

 

 

 

 

 

Science & Vie Kids, la version iPad du magazine Science & Vie, s’adresse aux plus grands – enfin ! –, aux enfants qui lisent déjà bien. Le journal propose davantage de texte, une densité d’informations beaucoup plus importante que dans la plupart des autres applications. On peut y consacrer du temps, revenir sur certains articles. Cependant… Si une application fonctionne dans un système fermé, quelles sont alors les différences avec un CD-ROM, si ce n’est que l’objet disque a disparu ? Quelle est la plus-value de la tablette ?

 

 

 

 

 

 

Il est difficile de prédire aujourd’hui vers quel type de produits mènera l’évolution du documentaire jeunesse. À partir des constats actuels, on peut cependant se poser quelques questions.

–       Dans le domaine du documentaire, faut-il être un bon éditeur papier pour devenir un bon éditeur numérique ?
–       Alors que les parents ont peut-être davantage tendance à laisser facilement leur tablette à leurs enfants ayant atteint l’âge de raison, pourquoi peu de livres numériques leurs sont destinés ?
–       Existe-t-il une voie intermédiaire, et même nouvelle, pour la connaissance encyclopédique jeunesse entre les applications, au format fermé et sécurisant (proche du CD-ROM), et internet, ouvert à toutes les recherches mais aussi à tous les dangers ?

Bayard, sans peur ?

Bayard Éditions, avec sa marque J’aime lire, « donne le goût de lire aux enfants, éveille et stimule leur imagination » depuis plus de 35 ans… Ne crachons pas dans la soupe. Les magazines jeunesse du groupe Bayard, auquel il faut ajouter depuis quelques années ceux de Milan, flanqués de leurs héros (Tom-Tom et Nana, Petit Ours Brun, Mimi Cracra et les autres), ont fait rêver deux générations d’enfants. La première d’entre elles – celle qui abonne aujourd’hui ses bambins à Pomme d’Api ou Astrapi en se rappelant de bons moments de lecture – considère encore Bayard comme un éditeur de qualité, proposant une presse de bon goût, essentielle à l’éveil, au jeu, à l’imagination des petits. On en pensera ce qu’on voudra, le sujet n’est pas là.

De la part de cet éditeur maîtrisant si bien la création et le contenu graphiques et littéraires pour enfant, on attend qu’il s’engouffre dans le vent et propose une offre novatrice dans le domaine du numérique. Pourtant, à l’heure actuelle, il n’en est rien. Le J’aime Lire Store, une application lancée en février dernier, déçoit. On y trouve du neuf fait avec du vieux. Une numérisation de titres déjà parus. Des éléments de confort et d’habillage (marque-page, badge « J’ai tout lu » par exemple) ont bien sûr été ajoutés, mais ils n’apportent rien d’essentiel. Pas de quoi révolutionner la lecture, ni de quoi convaincre papa et maman d’abandonner leur tablette dans les mains de leurs chérubins. D’autant plus lorsque ces derniers ont déjà dans leur chambre la version imprimée (voire le CD) des histoires numérisées.

Certes, les missions du numérique que sont la facilité de stockage et le transport sont ici pleinement accomplies, mais on aurait aimé un peu plus d’ambition, d’innovation de la part d’un éditeur bénéficiant d’un très grand nombre d’abonnés et disposant donc d’un réseau de lecteurs, d’un marché potentiel qui rendrait jaloux n’importe quel éditeur pure-player…