Archives mensuelles : mai 2012

“Le juste prix” ?

Combien dépensons-nous dans une libraire jeunesse lorsque nous achetons, ne serait-ce qu’un livre ? Pour un album illustré, grand format, relié avec couverture rigide, on compte rarement moins de 20 €. Avec une couverture souple, on descend autour des 15 €. Le même titre, réédité en petit format, passe à 5-6 € environ mais ce n’est plus le même produit. Difficile de parler d’album lorsque le texte et les illustrations sont réduites à un format souvent plus petit qu’un A5. Si l’on cherche un livre pour les bons lecteurs, offrant davantage de textes et, quand il y en a, des illustrations souvent en noir et blanc, les prix se tassent un peu. Un Harry Potter, format poche, revient quand même à 8 € euros minimum. La version brochée monte à 15 €. Enfin, pour un documentaire jeunesse assez fourni, il faut souvent compter 12 €, au moins. Si nous fréquentons les librairies jeunesse, nous acceptons de payer ces prix, et de bon gré lorsque l’ouvrage en vaut la peine. Et même si parfois, nous estimons que l’acquisition d’un livre peut se révéler assez coûteuse, qui peut se vanter de ressortir régulièrement et facilement d’une librairie sans avoir acheté un seul livre ? Pas moi.

Si l’on compare les prix de ces livres imprimés à ceux des livres numériques, la différence est singulièrement étonnante. L’intervalle entre le livre le plus onéreux et celui le moins cher se réduit considérablement. En arrondissant, il faut compter entre 1 et 4 € – 5 € grand maximum, pour l’acquisition d’une application jeunesse ou d’un ebook ! Exception faite aujourd’hui de L’Herbier des fées (Albin Michel) qui affiche un prix de 14,99 €. Existe-t-il un juste prix pour le livre numérique jeunesse ? Il n’est pas évident de répondre aujourd’hui à cette question : le catalogue offert n’est pas encore assez riche, les usages ne sont pas encore établis.
Que signifient donc les faibles prix affichés pour le numérique ? Que le coût de production se réduit considérablement lorsqu’il n’y a plus d’impression papier ? Il n’en faut pas moins rémunérer le ou les auteur(s), le(s) illustrateur(s), la création graphique, le(s) développeur(s) et l’éditeur lui-même qui, malgré la version numérique du produit n’en a pas moins un travail de chef d’orchestre, de coordination, de supervision, de correction. Les technologies innovantes, les facilités de publication, même si elles peuvent être positives pour certains usages, peuvent hélas laisser penser que s’auto-éditer est un jeu d’enfant, qu’écrire et que publier sont à la portée de tous. On en arrive rapidement à la conclusion que les éditeurs, comme les distributeurs (qu’ils soient libraires ou autres diffuseurs) ne sont plus des intermédiaires indispensables pour transmettre un livre et son contenu. Et que tout auteur peut s’auto-publier et trouver son public. Où sont les garde-fous de ce modèle ? Quelle critique, quelle qualité peuvent naître d’un tel système ?

Nous n’en sommes pas encore là, heureusement. En matière d’applications et d’ebooks jeunesse, les prescripteurs existent et sont peu à peu entendus : La souris grise, Applimini, Declickids, pour ne citer qu’eux. Si l’on se plonge dans les critiques émises et dans l’exploration des livres numériques pour enfant, on constate que le travail d’édition ne s’improvise pas. Les principaux éditeurs de livres imprimés, même s’ils n’offrent, pour la plupart, qu’une version numérisée plus ou moins enrichie de leur catalogue jeunesse, proposent des titres numériques qualitatifs, fidèles à l’image de leurs ouvrages imprimés. Les nouveaux arrivants, purement numériques, ne brillent pas tous par leur savoir-faire en terme de contenu. En revanche, ils osent parfois prendre d’autres risques, plus techniques. Quel équilibre sera trouvé entre les prouesses techniques et les contenus pour enfant ? La question reste ouverte pour l’instant.
Mais quel que soit le type d’édition numérique vers lequel nous nous dirigeons, pour qu’il soit de qualité, il doit être rémunéré à son juste prix. Les tarifs des livres numériques jeunesse sont très bas, sans doute trop bas pour rétribuer dignement ses créateurs. Il est habituellement établi que le bon prix d’un ebook serait 40 % moins cher que celui de sa version imprimée. Ce n’est pas le cas actuellement. Car sur cette base, un livre papier acheté 8 € (ce qui est déjà peu) dans une librairie jeunesse, serait à 4,8 € dans sa version numérique. Or, rares sont aujourd’hui les applications et les ebooks qui atteignent 5 €. Espérons que cette tendance évolue, que les prix trouvent un équilibre viable pour les acteurs du livre. Et que nous assistions à la naissance d’un modèle économique qui fera de l’édition numérique de demain, une édition riche de livres que nous voudrons transmettre.