Archives mensuelles : novembre 2012

Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (7)

Le milieu du sandwich

Pour qui prenons-nous les 9-12 ans ? On se penche beaucoup sur les petits, sur ce qu’ils font, sur ce qu’ils aimeraient lire, sur les jouets qu’ils voudraient bien avoir et qui ressembleraient à ceux de papa et maman, sur leur saine utilisation des écrans et la façon dont ils les manipulent – en s’émerveillant sur leur précocité en la matière. On scrute, on étudie, on anticipe pour le pire ou pour le meilleur. Ils ont le beurre et le pain sur lequel le tartiner :  des applications en tous genres (jeux, coloriages, livres, musique, photo, etc.), des supports pour ces applications (Storio 2, Gulli, Lexibook et autres tablettes).

On s’intéresse aussi aux adolescents. De quels mobiles sont-ils équipés ? Comment s’en servent-ils ? Quelles sont leurs pratiques sur internet ? Les mettent-elles en danger ? Avec des réflexions sur le sujet plutôt intéressantes, notamment celle sur le “droit à l’oubli”. À quoi jouent-ils ? Que lisent-ils ? À tel point que la lecture des ados est devenue un créneau éditorial à elle toute seule.

Mais que faisons-nous pour les 9-12 ans ? En matière de livre numérique, l’offre qui leur est destinée est pour l’instant très pauvre. Alors qu’ils manipulent parfaitement une tablette ou un smartphone. Le web ? Ils savent également s’y rendre. De là à les y envoyer pour un oui ou pour un non, il n’y a qu’un pas. C’est notamment frappant dans le reportage diffusé sur TF1 sur l’iPad et les enfants. On y voit une institutrice de CE2 demander à ses élèves de faire des recherches sur Wikipedia via les tablettes dont ils disposent. C’est singulier. On aurait aimé voir que l’iPad puisse servir à innover, à faire autre chose que surfer sur le web.

Que faisons-nous de ces 9-12 ans en les envoyant chercher sur internet des réponses à leurs questions ? Sans aucun recul, sans aucune analyse. On peut mettre des limites chez soi. En veillant, en naviguant avec son enfant ou en se réfugiant au sein de navigateurs sécurisés comme Potati ou Bayam. Dans les deux cas – à la différence que Bayam est payant –, l’enfant n’accède qu’aux sites sélectionnés pour le navigateur et peut surfer tout en garantissant à ses parents une certaine tranquillité d’esprit. C’est une très bonne nouvelle que ces logiciels existent et cela soulage et rassure sans doute de nombreux chargés de famille. N’empêche. Il manque, pour ces 9-12 ans, que l’on expédie enquêter sur Victor Hugo ou sur le moteur à explosion, un apprentissage en amont, un travail pédagogique sur l’usage du web, sur l’utilité, ou non, des informations qu’on peut y trouver, sur leur qualité, sur leur volatilité.

Quel sens critique développent nos 9-12 ans ? Pourquoi les pousse-t-on désormais à faire leurs recherches scolaires ou parascolaires sur internet ? Les livres de documentation existent encore. Est-ce la facilité d’accès ? Cela peut sembler moins fastidieux que de scruter le sommaire d’un bouquin. Est-ce l’universalité encyclopédique que représente le web ? On s’égarait avant dans l’Encyclopédie Universalis. On se noie maintenant dans Google. Et il faut avouer que c’est bien plus distrayant.
C’est aussi là où le bas blesse. Que retirent nos enfants de leurs recherches ? Comment leur apprendre à aller à l’essentiel ? Où est la place du livre documentaire – papier ou numérique peu importe ? Les propos de Frédéric Kaplan à ce sujet sont intéressants (voir Les trois futurs des livres-machines) : il oppose l’Encyclopédie, enrichie, actualisée en permanence, vouée à l’expansion – ce à quoi aujourd’hui le web –  et le livre, qui est au contraire un système fermé, linéaire, avec un début et une fin. De façon très résumée et simplifiée (mais pas erronée j’espère), trois futurs sont alors envisageables pour les “livres-machines” : les livres deviennent des ressources standardisées, les données d’une immense base de données, l’existence des livres est prolongée par celle d’applications fermées qui incluent tout ce que leurs concepteurs veulent bien y mettre, enfin les livres deviennent des interfaces pour contrôler nos écrans, voire organiser notre vie…

Quel est l’avenir du livre documentaire pour nos 9-12 ans ? Pour ce milieu du sandwich, trop grand pour les applications de découvertes enfantines, trop petit pour aller surfer sur la toile en solitaire. Il faudrait pour eux une encyclopédie “ouverte-fermée”. Totalement contradictoire mais beau sujet de recherche.

 

Un jeu, une fourmi, une question

C’est officiel, Fourmi remporte la Pépite de la création numérique décernée à l’occasion du Salon du Livre et de la Presse jeunesse qui se tiendra à Montreuil du 28 novembre au 3 décembre prochain. Une application jeunesse encore inédite, tirée du très bel album papier du même nom d’Olivier Douzou, paru aux éditions du Rouergue. Du beau, du bon, c’est réjouissant !

 

 

 

 

En 2011, c’est l’application Un Jeu d’Hervé Tullet qui avait reçu cette distinction. Là encore, le prolongement d’un ouvrage papier enthousiasmant : Un Livre, sorti chez Bayard Jeunesse. Hervé Tullet comme Olivier Douzou, des incontournables de l’édition jeunesse, ainsi récompensés. C’est bien mérité. Et si vous vous souhaitez une présentation détaillée de ces applications, rendez visite à La Souris Grise ou à Declickids.

 

          

 

 

 

Une dernière chose : qu’il s’agisse de Fourmi ou de Un Livre / Un Jeu, est-ce bien l’application et non l’album qui a remporté le prix ? Sans l’existence préalable des albums papier, ces applications auraient-elles emporté l’adhésion du jury ?

 

 

Le livre numérique jeunesse : quels contenus au menu ? (6)

Anne, ma sœur Anne…

Une fois de plus, il ne s’agit pas ici de faire des critiques d’applications et d’e-books pour enfants mais d’observer de quelle manière se densifie l’offre de livres numériques pour la jeunesse. En matière d’applications, cette offre s’adresse majoritairement aux plus jeunes, des tout-petits (2 ans, voire même 18 mois) aux lecteurs débutants (7 ans). L’interactivité est alors pleinement justifiée pour des enfants qui ne lisent pas ou à peine, mais qui prennent beaucoup de plaisir à écouter, toucher, jouer. Les parents, pour beaucoup d’entre eux, gardent en mémoire certaines des images de leurs livres de jeunesse. Elles sont souvent associées à des titres en particulier. On peut alors se demander, ce que vont conserver les nouvelles générations de leurs lectures numériques ? Des images certainement, mais aussi peut-être une voix, des sons, des gestes ? Quels types de contenus vont les accompagner jusqu’à l’âge adulte ?

Car pour l’instant, hormis dans la catégorie e-books (et encore, peu de véritables créations), difficile de trouver de quoi alimenter les bons lecteurs, pas encore ados. Disons, les 9-12 ans. Le J’aime Lire Store propose bien, dans son catalogue, des livres pour les 7-12 ans. Il s’agit essentiellement des romans et bandes dessinées issues du magazine J’aime lire. À 9 ans, pourquoi pas. À 12 ans… C’est moins pertinent. À cet âge, pas question d’applications pour les bébés. Mais… toute réflexion faite, ils aimeraient bien aussi avoir leur quota d’interactivité et d’animations ! Alors quoi ?
On perçoit quelques frémissements. Des éditeurs numériques commencent à avancer sur le terrain.

Il y a Studio Troll avec La famille Strudel et Une nuit d’hiver. Des récits accessibles aux bons lecteurs mêlant le fantastique, l’imaginaire où il est question de fées, de lutins et bien sûr de leur univers. Ce monde enchanté, parfois inquiétant, aurait pu être illustré, mais il n’est qu’habilement suggéré, à travers le texte bien sûr, mais surtout à travers l’ambiance sonore, les animations (légères) qui accompagnent la lecture. L’expérience est très intéressante même si les textes auraient besoin de quelques corrections et d’un petit lifting éditorial…

 

          

 

 

 

Dans la même veine, celle de créer un univers autour de textes sans pour autant les illustrer intégralement, on trouve Byook. Trois titres au catalogue : La bande mouchetée (une aventure de Sherlock Holmes), Little Fear et Tara Duncan. La bande mouchetée est très séduisante, les animations qui viennent agrémenter le texte n’interrompent la lecture à aucun moment. En revanche, ne laissez pas Little Fear entre les mains de vos enfants sans avoir regardé cette application auparavant, on frise le film d’horreur…

 

                    

 

 

 

Enfin, il y a l’Apprimerie. Cette toute nouvelle maison d’édition vient de sortir Voyage au centre de la terre, une adaptation interactive du roman de Jules Verne. Et il faut dire que c’est plutôt réussi, tant le contenu que le graphisme. L’application donne à lire, à regarder, à écouter, à toucher. Ce que les grands demandent parfois autant que les petits !

 

 

 

 

Et puis c’est tout ? Il semble, pour aujourd’hui. N’hésitez pas à me signaler tout oubli. Si l’on s’en tient là, c’est très peu. Jules Verne, Conan Doyle… Comme s’il fallait revenir à certains fondamentaux pour réinventer la littérature jeunesse, pour écran cette fois.
Guettons donc la suite. On peut espérer qu’un tas d’autres applications pour les “grands” sont en préparation, que le réjouissant billet d’Étienne Mineur (Ré-enchanter la lecture numérique) et toutes les pistes qu’il ouvre vont donner une multitude d’envies et d’idées aux auteurs, aux éditeurs.
Anne, ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ?