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Métamorphose

Une métamorphose. C’est vraisemblablement ce qui est en train de se passer dans le secteur de l’édition, irriguée par le numérique. Comme la plupart des secteurs économiques d’ailleurs. Où en sommes-nous dans la production éditoriale pour enfants ? Voici quelques tendances observées de loin : une offre plus importante mais aux contenus presque standardisés, des éditeurs plus nombreux mais toujours à la recherche d’un marché. À quel stade de la “mue” numérique correspond cette phase ? Car elle n’est sans doute que transitoire ; le livre numérique jeunesse n’a certainement pas fini d’évoluer.

L’offre de contenus numériques pour les moins de 12 ans apparaît plus dense, plus fournie. Elle est aussi davantage mise en valeur qu’il y a un an, plus visible, plus accessible. L’équipement croissant des familles en matière de support et la perception qu’une tablette peut-être “bonne” pour les enfants n’y est pas étranger. Enfin, on l’espère, le travail de certains prescripteurs touche davantage de parents. Declickids ou La Souris Grise, qui mettent en lumière et critiquent nombre d’applications, donnent un très bon aperçu de la production, de ce qu’il faut en retenir.

En revanche, si le catalogue jeunesse s’est étoffé, il ne s’est pas diversifié à la même vitesse. Voire, il a tendance à se standardiser. On n’ira pas jusqu’à dire que les applications se ressemblent toutes mais certaines, à peine sorties de l’œuf, présentent, par leur contenu, un air de “déjà vu”. Les jolies applications sont légion, les contenus novateurs le sont moins fréquemment. À l’image de la dernière application réalisée par Europa Apps, Kids Square. Les illustrations sont charmantes, la réalisation artistique est réussie mais le contenu (3 types de jeux : memory, puzzle, jeu des différences) décevant. Pourquoi acheter une nouvelle application de jeux pour ses enfants lorsqu’on en a déjà quelques-unes identiques. Il paraîtrait singulier d’acquérir 10 jeux de l’oie différents pour s’amuser en famille quand un seul suffit.

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Le support numérique et ce qu’on en voit, l’écran essentiellement, n’est-il exploré pour le moment que pour ce qu’il montre au premier abord et non pour ce qu’il peut contenir ? Quelles sont les attentes ? Où en est ce marché potentiel d’acheteurs d’applications jeunesse ? Nous n’avons pas fini d’essayer de cerner les comportements. La fracture entre les parents familiers de l’usage des tablettes avec leurs enfants et ceux qui ne sont pas équipés, qui ne peuvent ou ne veulent pas l’être est immense. L’école, les bibliothèques comblent aujourd’hui difficilement la faille. Avec le livre numérique, dans sa forme actuelle, le contenu ne se confond pas avec son support comme c’est le cas pour le livre imprimé.
Alors, ce qu’on classe dans les “livres” sous format applicatif n’est-il définitivement pas un livre ? Il ne serait qu’une forme transitoire de l’allure que prendra le livre dans quelques années. Une forme en voie de péremption. Ce qui était innovant hier en matière d’applications pour la jeunesse semble moins nouveau aujourd’hui et sera d’arrière-garde demain. La mue ne fait que commencer. Le livre et l’écran : mariage interactif fait un état des lieux intéressant de la manière dont peuvent s’articuler papier et numérique, des problématiques qui y sont liées.

Ils sont de plus en plus nombreux à travailler à cette métamorphose du livre et à explorer les potentialités ouvertes par l’usage du numérique dans la production. Lorenzo Soccavo, chercheur en prospective, a fait un recensement, régulièrement mis à jour, de ces éditeurs dit “pure-players” que l’on a tendance à opposer, dans les termes en tout cas, aux éditeurs traditionnels de livres imprimés alors que le travail de base est le même. Un texte narratif ou documentaire doit répondre à certaines exigences éditoriales sur la forme et sur le fond, quel que soit son support. Le défi pour les pure-players est de trouver et de toucher les lecteurs. Des initiatives tentent de les y aider : les propositions diverses du Labo de l’édition, des rencontres comme le Bookcamp jeunesse, (un programme d’échange et d’ateliers pour les éditeurs), la naissance du Crak, le Cercle des éditeurs d’applications pour les Kids. On ne peut que souhaiter qu’elles portent leurs fruits et qu’elles permettent aux éditeurs numériques de trouver leur marché, de légitimer ainsi leur existence.

Les vedettes de l’écran

Écran n. m. (moyen néerl. sherm, grille). 1. Panneau, dispositif qui arrête, atténue la chaleur, la lumière, etc. 2. Tout objet qui empêche de voir, qui protège. […] 6. Dispositif d’affichage électronique d’images ou de données.” Voici les sens principaux du mot donnés par le Petit Larousse. Dans un sens l’écran cache, protège, dans un autre il montre et affiche. Ce qui, à l’origine, dissimulait, arrêtait la chaleur ou la lumière, désigne aujourd’hui un objet de diffusion (de lumière), d’attraction. Si l’on se protège derrière un écran, total ou non en cette période de sports d’hiver, à quoi s’expose-t-on lorsqu’on est devant ?

Nos enfants y sont. Devant. Et quand on est devant, il n’est pas toujours évident de savoir qui est derrière. En revanche, celui qui est derrière dispose de plus en plus de données pour savoir qui est devant. L’écran n’est plus protecteur mais on s’en protège. Pour autant, on ne s’affole plus devant l’écran ; le diaboliser est, de l’avis général, dépassé. En revanche former nos enfants à ce que l’écran leur montre reste d’actualité. Leur apprendre à voir, à évaluer que ce qu’ils découvrent lorsqu’ils sont devant un écran d’ordinateur ou de tablette, leur faire prendre conscience que le contenu visible a été réalisé par des gens qui sont “derrière”. Que toute personne peut interagir sur ce qui apparaît à l’écran. Qu’eux, enfants, deviennent acteurs devant un écran et qu’ils doivent en mesurer la responsabilité. Que la frontière entre “devant” l’écran et “derrière” l’écran est de plus en plus floue. Les réseaux sociaux, notamment, brouillent les repères : ils permettent d’atteindre les autres à travers l’écran, comme si l’on pouvait y entrer.

Sous la forme d’une tablette ou d’un smartphone, l’écran est omniprésent et devient un vrai caméléon. Il se met dans sa poche, contient toutes les fonctions voulues et prend toutes les apparences que l’on souhaite lui donner. On peut imaginer que l’écran sera un jour transparent aux yeux de nos enfants, qu’il ne sera plus indispensable pour afficher ce (ou ceux) qu’ils souhaitent voir, entendre, rechercher, découvrir. Serons-ils alors exposés à tous les vents, leur œil, leur attention sollicités en permanence – si ce n’est déjà le cas. Où sera le temps où nous installions nos bambins devant un bon vieil écran, protecteur, rassurant…

En attendant, les enfants sont régulièrement les vedettes des études et documents sur les écrans : le rapport 2013 du Défenseur des droits Enfants et écrans : grandir dans le monde numérique, l’avis émis le 7 janvier 2013 par l’Académie des sciences L’enfant et les écrans, un article du journal Le Monde commentant ce dernier avis “Laisser les enfants devant les écrans est préjudiciable”, enfin le sondage effectué par l’institut Viavoice (fin 2012) concernant les pratiques des 9-16 ans sur Internet.

Rencontres de Montreuil

Le très bref compte-rendu d’une journée passée au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil qui a fermé ses portes hier soir. Un temps qui a semblé trop court pour tout voir, tout écouter mais un moment riche en rencontres, en échanges, en rêves… Nous avons déambulé dans les allées à trois, avec de la curiosité et pas mal d’interrogations en tête.

Merci à Guillaume Jaubert, des éditions Sikanmar, d’avoir pris le temps de nous présenter ses créations imprimées et numérique. Une démarche qui nous a intéressée, depuis la phase d’élaboration jusqu’à la diffusion des livres. Si vous ne connaissez pas encore la collection Jo & Moi autour du monde, c’est ! De véritables carnets de découverte pour explorer, lire et jouer. Paris, Rome, New-York, Londres l’Irlande, Madrid sont, actuellement, les destinations au catalogue. Le titre Londres a également sa version numérique – au passage, réalisée avec iBooks Author – disponible dans iBooks.

 

Jo et moi

 

 

 

 

 

 

 

Un échange également intéressant avec Byook, dont les livres immersifs ont déjà été évoqué ici. Mais pas encore la collaboration avec Hâtier dans le cadre de la réalisation d’une application tirée d’un des ouvrages de l’éditeur : Mon chemin. Un album numérique pour les petits (3-8ans) que l’on découvre en suivant le fil rouge de l’histoire…

 

Mon chemin

 

 

 

 

 

 

 

Il faut encore évoquer Mediatools, une agence de conseils et de création de contenus numériques avec qui nous avons pris plaisir à discuter. Sous sa marque éditoriale, Appicadabra, Mediatools a produit quelques jolies applications, aux animations très légères, dont Pinocchio et Cendrillon

 

Pinocchio

 

 

 

 

 

Cendrillon

 

 

 

 

 

La Souris qui raconte, E-toiles, les éditions volumiques, l’Apprimerie, SlimCricket, Webdokid et d’autres, que j’oublie certainement, étaient présents. Nous n’avons pas pu tout faire, pas pu tout voir mais la journée fut riche.
En espérant que les éditeurs de livres numériques, dont les stands ont été très fréquentés semble-t-il, pourront vendre leurs productions au prochain Salon, à l’instar des autres éditeurs. Il n’en était rien cette année.

Un jeu, une fourmi, une question

C’est officiel, Fourmi remporte la Pépite de la création numérique décernée à l’occasion du Salon du Livre et de la Presse jeunesse qui se tiendra à Montreuil du 28 novembre au 3 décembre prochain. Une application jeunesse encore inédite, tirée du très bel album papier du même nom d’Olivier Douzou, paru aux éditions du Rouergue. Du beau, du bon, c’est réjouissant !

 

 

 

 

En 2011, c’est l’application Un Jeu d’Hervé Tullet qui avait reçu cette distinction. Là encore, le prolongement d’un ouvrage papier enthousiasmant : Un Livre, sorti chez Bayard Jeunesse. Hervé Tullet comme Olivier Douzou, des incontournables de l’édition jeunesse, ainsi récompensés. C’est bien mérité. Et si vous vous souhaitez une présentation détaillée de ces applications, rendez visite à La Souris Grise ou à Declickids.

 

          

 

 

 

Une dernière chose : qu’il s’agisse de Fourmi ou de Un Livre / Un Jeu, est-ce bien l’application et non l’album qui a remporté le prix ? Sans l’existence préalable des albums papier, ces applications auraient-elles emporté l’adhésion du jury ?

 

 

Casse-tête en attendant Noël

Que faut-il faire pour commercialiser le livre numérique jeunesse (applications et e-books) ? L’entreprise est loin d’être simple comme en témoignent quelques éditeurs dont La Souris qui raconte (voir, notamment, son blog, Gratuit… et après ?) et les chiffres issus de l’enquête de l’Observatoire Orange – Terrafemina (dossier Tablette tactile : la nouvelle nounou ?) sur les usages numériques des moins de 12 ans.

D’après ce sondage, 30 % des parents des enfants de moins de 12 ans, en France, possèdent une tablette (65 % un smartphone). Parmi ces parents, 27 % ont acheté plusieurs fois des applications jeunesse – 51 % chez les cadres, 42 % chez les Franciliens – , 11 % en ont acheté une fois. 84 % des parents ont déjà acheté une application pour jouer, 46 % une application d’enseignement et 36 % une application racontant une ou des histoires.
Pour faire simple, sur 100 familles, 30 sont équipées de tablettes. Et sur ces 30 familles, 11 d’entre elles (38 %) ont déjà acheté une ou plusieurs applications qui sont essentiellement des applications pour jouer, moins pour lire ou entendre une histoire. Aussi le marché du livre-application jeunesse semble-t-il pour l’instant très limité. Parce que la majorité des familles n’est pas équipée d’une tablette. Parce que même dans les familles équipées, il apparaît qu’une minorité seulement achète des applications pour ses enfants. Mais aussi parce qu’il n’y a pas d’autres canaux de diffusion que l’App Store et Google Play. Et enfin, parce que “pourquoi acheter une application alors que je peux en trouver des gratuites ?” !

Si l’on croit vraiment que ce marché du livre numérique jeunesse est pourtant naissant et appelé croître dans les années à venir, comment le développer ? Comment accompagner son ouverture malgré les contraintes économiques lourdes qui pèsent sur les éditeurs : un coût important de développement des applications, des prix de vente extrêmement bas, une commercialisation liée à deux intermédiaires incontournables en matière d’applications (App Store, Google Play), une visibilité davantage fondée sur le nombre de téléchargements – en d’autres termes la gratuité –  que sur le contenu. Comment élargir les canaux de diffusion, transmettre au plus grand nombre, mettre en valeur un catalogue ? Est-ce le rôle des libraires ? Qui d’autre ? Et pour qui ?

Les débouchés du livre numérique jeunesse sont bien sûr dépendants du taux d’équipement des familles, mais pas seulement. Il faut également prendre en compte les usages, décisifs. Suis-je prêt(e) à télécharger sur MA propre tablette une application pour ma progéniture – sachant que je ne la lui abandonnerai pas plus de 15 minutes ? Suis-je prêt(e) en plus à payer cette application ? Pour quel usage ?
Va-t-il falloir attendre que chaque enfant soit équipé de sa propre tablette pour que le marché des applications et des e-books jeunesse prenne forme ? Alors vivement Noël, on nous annonce un déferlement de tablettes pour nos bambins…

On peut rêver d’une e-librairie spécialisée dans la production jeunesse, réunissant une offre alléchante en quantité et en qualité, donnant des repères, dispensant des conseils de lecture, présentant les ouvrages autrement que par leur prix, leur nombre de téléchargements et leurs “articles associés”. Une source de rêve pour les parents. Mais en l’absence de solution économiquement viable et de marché conséquent, une telle mise en place semble très compliquée par les temps qui courent !

Graines de librairies ?

Des sélections de livres numérique jeunesse (applications et e-books) font progressivement leur apparition sous différentes formes. Des applications : J’aime Lire Store, Playtales, Le coffre à histoires. Des sites comme celui de la librairie belge La Parenthèse proposant des livres numériques. Des bibliographies à l’instar de celle établie par le Centre national de la littérature pour le jeunesse (La Joie par les Livres) : “Livres numériques pour la jeunesse”. Sans oublier les présentations faites par des acteurs incontournables, aujourd’hui, dans le conseil et la prescription en matière de livres numériques jeunesse, dont Laure Deschamps et sa Souris Grise. Ces sélections obéissent à des logiques dissemblables, mais mettent en forme une offre numérique jeunesse qui s’enrichit et se diversifie au fil des semaines, voire des jours !

J’aime Lire Store  et Playtales sont des kiosques offrant des ouvrages numériques jeunesse à l’achat. J’aime Lire Store ne diffuse pour l’instant que des titres du groupe Bayard/Milan, près d’une quarantaine dont les prix fluctuent entre 0,79 € et 3,99 €. Pour chaque titre, une couverture, des informations “techniques” et un court résumé. L’application propose une boutique (classement des titres par âge) et une bibliothèque que l’on constitue donc soi-même avec les histoires achetées. L’initiative est intéressante car la première du genre de la part d’un éditeur papier, mais elle n’est pas très téméraire. Et surtout, elle ne présente pas d’autres titres que les titres “maison”. Donc pas de sélection, pas de hiérarchisation, peu de mise en avant, comme une librairie pourrait le faire.

 

 

 

 

 

 

Playtales a choisi de prendre l’appellation de “librairie” et met dans ses “rayons” une centaine de contes, vendus entre 0,79 € et 2,39 € chacun. Une couverture, un résumé, un avis sur le thème – ce que peut apporter l’histoire aux lecteurs – et sur le traitement – illustrations, effets interactifs –, des captures d’écran sont les informations données pour chaque “livre”. Deux millions de famille à travers le monde s’émerveillerait déjà grâce au catalogue de Playtales. L’application, dans son apparence, donne une idée de ce que pourrait être une librairie numérique spécialisée dans le livre jeunesse : une boutique, une bibliothèque, un classement en fonction de la popularité des titres, une mise en avant des nouveautés et encore quelques subtilités. La forme y est donc, mais pas le fond. Les titres proposés semblent être des livres numérisés libres de droit – dans un certain nombre de cas, l’auteur n’apparaît même pas. Leurs contenus sont, certes, universels mais ne feront pas rêver les amateurs un peu éclairés de lecture pour la jeunesse.

 

 

 

 

 

 

 

 

Une librairie physique cette fois, La Parenthèse à Liège, a ajouté une page sur son site internet pour présenter une sélection de livres numériques (applications et e-books). La vente n’est pas directe et passe par l’intermédiaire de l’AppStore pour les applis et d’ePagine pour les autres formats. Il y a une présentation, un choix, un espace consacré aux livres numériques par le libraire. On attend la suite de l’aventure avec impatience…

 

 

 

 

Dans un autre genre enfin, existe le Coffre à histoires de La Grande Récré. Il s’agit d’une application gratuite contenant six histoires pour les enfants (gratuites également). Six histoires à lire ou à écouter, aux animations assez sommaires et sans interactivité. Un avant-goût des applications que l’on trouvera pré-installées sur les tablettes pour enfants tant attendues à Noël ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au fur et à mesure que l’offre numérique jeunesse en matière de livres s’étoffe et se diversifie, les idées de librairie spécialisée germent sans doute à droite et à gauche. Qui va se lancer ? Des volontaires ? Le défi est immense, la tâche est ardue mais passionnante.

Fraîcheur de vivre

À un moment où la concentration de l’édition française est toujours d’actualité, il est difficile d’oublier le livre d’André Shiffrin, L’édition sans éditeur. Il n’était alors, en 1999, pas question d’édition numérique. Cet ouvrage reste pourtant d’une étonnante fraîcheur.
Dans le secteur nouveau de l’édition purement numérique, de nombreuses petites maisons francophones existent. Certaines sont plus importantes que d’autres, mais, l’activité étant assez balbutiante, on assiste davantage à une atomisation des éditeurs qu’à une concentration. Pour l’instant. Lorenzo Soccavo, chercheur indépendant en Prospective du Livre et de l’Édition les recense ici.

Ces pure-players ont la chance de pouvoir faire de véritables choix de publication. Le marché étant naissant, il n’existe pas encore ce qu’André Schiffrin appelle le “pré-public”. Ce public identifié auquel s’adresse tout nouveau titre arrivant sur les tables des libraires (ou plutôt dans les rayons et pages internet des grands distributeurs), émanant la plupart du temps d’un auteur à succès ou traitant un thème en vogue. Ces pure-players ont la liberté incroyable de pouvoir faire connaître le travail d’auteurs méconnus, de pouvoir créer de nouvelles formes de lecture, de pouvoir publier dans un espace encore peu labouré. Entre autres. Qu’ils s’en saisissent !

Le numérique peut-il arriver à faire vivre une nouvelle édition indépendante ? On se heurte au problème de la diffusion. Il existe un modèle économique pour la distribution du livre imprimé. Aucun pour le livre numérique. L’enjeu est de taille, les solutions dessineront sans doute l’avenir, proche, de tous ces nouveaux éditeurs.

Dans tous les sens

Ne nous trompons pas. Ce n’est, à terme, pas la tablette tactile qui attirera les lecteurs vers le livre numérique, mais les nouvelles formes de narration qu’elle ouvre. Le support n’est qu’un moyen, utilisé de différentes manières, selon sa nature, pour accueillir un contenu de textes et d’images. C’est donc la façon dont les tablettes vont être utilisées par les éditeurs de contenu livresque qui convaincra, ou non, parents et enfants.

Une tablette est tenue horizontalement ou verticalement, peut être géolocalisée, accueille des textes dont les caractère peuvent être grossis, espacés, éclairés, des illustrations animées et beaucoup d’autres choses encore. L’écran pourra, un jour, être souple, se plier, se rouler, être glissé dans une poche. Que va-t-on alors lire dessus ? De quelle manière ? Comment toutes les fonctionnalités existantes et à venir vont-elles être explorées ?

Sans tomber dans le divertissement à tout prix qui, selon une étude récente, est plutôt néfaste à une lecture concentrée et compréhensible par les enfants (Actualitté, 7 juin 2012), il est possible de créer des livres pour tablettes, qui perdraient de leur charme sous une forme imprimée. Fli Fli et Flo Flo en est une illustration : deux personnages, deux histoires, l’une se lit à la verticale, l’autre à l’horizontale. Et c’est convaincant ! L’application Renversant ! joue également sur les changements de sens de l’écran pour suivre l’histoire.

Les écrans, quels qu’ils soient, appartiennent à l’univers de nos enfants et c’est peine perdue de tenter de les ignorer. Veillons donc à ce qu’ils accueillent des choses de qualité, une utilité didactique avérée – les fonctionnalités offertes par les tablettes sont convaincantes dans l’apprentissage de la lecture, auprès des enfants dyslexiques notamment.
Veillons à ce que le sens des livres numériques ne soit pas seulement horizontal ou vertical, mais qu’il soit aussi contenu dans les histoires. L’usage pertinent des tablettes auprès des petits en dépend. Aucune supervision éditoriale n’est donc superflue sous prétexte que la technologie prend le dessus.

“Le juste prix” ?

Combien dépensons-nous dans une libraire jeunesse lorsque nous achetons, ne serait-ce qu’un livre ? Pour un album illustré, grand format, relié avec couverture rigide, on compte rarement moins de 20 €. Avec une couverture souple, on descend autour des 15 €. Le même titre, réédité en petit format, passe à 5-6 € environ mais ce n’est plus le même produit. Difficile de parler d’album lorsque le texte et les illustrations sont réduites à un format souvent plus petit qu’un A5. Si l’on cherche un livre pour les bons lecteurs, offrant davantage de textes et, quand il y en a, des illustrations souvent en noir et blanc, les prix se tassent un peu. Un Harry Potter, format poche, revient quand même à 8 € euros minimum. La version brochée monte à 15 €. Enfin, pour un documentaire jeunesse assez fourni, il faut souvent compter 12 €, au moins. Si nous fréquentons les librairies jeunesse, nous acceptons de payer ces prix, et de bon gré lorsque l’ouvrage en vaut la peine. Et même si parfois, nous estimons que l’acquisition d’un livre peut se révéler assez coûteuse, qui peut se vanter de ressortir régulièrement et facilement d’une librairie sans avoir acheté un seul livre ? Pas moi.

Si l’on compare les prix de ces livres imprimés à ceux des livres numériques, la différence est singulièrement étonnante. L’intervalle entre le livre le plus onéreux et celui le moins cher se réduit considérablement. En arrondissant, il faut compter entre 1 et 4 € – 5 € grand maximum, pour l’acquisition d’une application jeunesse ou d’un ebook ! Exception faite aujourd’hui de L’Herbier des fées (Albin Michel) qui affiche un prix de 14,99 €. Existe-t-il un juste prix pour le livre numérique jeunesse ? Il n’est pas évident de répondre aujourd’hui à cette question : le catalogue offert n’est pas encore assez riche, les usages ne sont pas encore établis.
Que signifient donc les faibles prix affichés pour le numérique ? Que le coût de production se réduit considérablement lorsqu’il n’y a plus d’impression papier ? Il n’en faut pas moins rémunérer le ou les auteur(s), le(s) illustrateur(s), la création graphique, le(s) développeur(s) et l’éditeur lui-même qui, malgré la version numérique du produit n’en a pas moins un travail de chef d’orchestre, de coordination, de supervision, de correction. Les technologies innovantes, les facilités de publication, même si elles peuvent être positives pour certains usages, peuvent hélas laisser penser que s’auto-éditer est un jeu d’enfant, qu’écrire et que publier sont à la portée de tous. On en arrive rapidement à la conclusion que les éditeurs, comme les distributeurs (qu’ils soient libraires ou autres diffuseurs) ne sont plus des intermédiaires indispensables pour transmettre un livre et son contenu. Et que tout auteur peut s’auto-publier et trouver son public. Où sont les garde-fous de ce modèle ? Quelle critique, quelle qualité peuvent naître d’un tel système ?

Nous n’en sommes pas encore là, heureusement. En matière d’applications et d’ebooks jeunesse, les prescripteurs existent et sont peu à peu entendus : La souris grise, Applimini, Declickids, pour ne citer qu’eux. Si l’on se plonge dans les critiques émises et dans l’exploration des livres numériques pour enfant, on constate que le travail d’édition ne s’improvise pas. Les principaux éditeurs de livres imprimés, même s’ils n’offrent, pour la plupart, qu’une version numérisée plus ou moins enrichie de leur catalogue jeunesse, proposent des titres numériques qualitatifs, fidèles à l’image de leurs ouvrages imprimés. Les nouveaux arrivants, purement numériques, ne brillent pas tous par leur savoir-faire en terme de contenu. En revanche, ils osent parfois prendre d’autres risques, plus techniques. Quel équilibre sera trouvé entre les prouesses techniques et les contenus pour enfant ? La question reste ouverte pour l’instant.
Mais quel que soit le type d’édition numérique vers lequel nous nous dirigeons, pour qu’il soit de qualité, il doit être rémunéré à son juste prix. Les tarifs des livres numériques jeunesse sont très bas, sans doute trop bas pour rétribuer dignement ses créateurs. Il est habituellement établi que le bon prix d’un ebook serait 40 % moins cher que celui de sa version imprimée. Ce n’est pas le cas actuellement. Car sur cette base, un livre papier acheté 8 € (ce qui est déjà peu) dans une librairie jeunesse, serait à 4,8 € dans sa version numérique. Or, rares sont aujourd’hui les applications et les ebooks qui atteignent 5 €. Espérons que cette tendance évolue, que les prix trouvent un équilibre viable pour les acteurs du livre. Et que nous assistions à la naissance d’un modèle économique qui fera de l’édition numérique de demain, une édition riche de livres que nous voudrons transmettre.

Génération tablette ?

Nous verrons sans doute, à terme, des fournisseurs proposer des tablettes numériques pour enfants sur lesquelles sera déjà installé un contenu adapté. Des tablettes contenant par exemple des contes classiques, des histoires, des jeux, des comptines, des chansons. Une sélection « inoffensive » que tout parent pourrait laisser à son enfant les yeux fermés. On peut même imaginer des tablettes différentes selon les tranches d’âge destinataires. Génial au premier abord. De quoi monopoliser les bambins pendant quelques heures de voiture ou les mercredis après-midis pluvieux.
M’enfin, tout dépend de la qualité du contenu. Si les livres intéressants, jolis sont noyés dans un flot abrutissant sur lequel nous n’avons même pas envie de nous pencher, l’opération pourrait se révéler assez stérile. Gageons tout de même que certaines tablettes offriront un contenu, globalement, de bonne qualité. Pourquoi pas ? Mais avec quelques réserves.

Tout d’abord, quelles limites d’usage donner à son enfant ? Une tablette, sur un plan technologique, peut accueillir un certain nombre de livres numériques, jeux et autres. Suffisamment en tout cas pour occuper un enfant pendant des heures. Vous allez donc lui offrir un appareil uniquement pour lui, sur laquelle il va trouver une multitude d’ebooks, de jeux, d’applications sonores. Qu’allez-vous lui dire ? « Mon chéri, c’est à toi mais dans un quart d’heure tu la rends à maman. » Ou bien : « C’est ta tablette, regarde tout ce que tu veux, maman a des choses à faire » ? Si vous êtes soucieuse du temps que votre enfant passe devant les écrans, comment lui expliquer, devant la tablette que vous lui avez offerte et dont vous louez la qualité des contenus, qu’il ne faut certainement pas en abuser ? La réponse peut être radicale : ne pas acquérir ce genre de tablettes ! Mais chacun fera bien ce qu’il voudra et surtout ce qu’il pourra, comme souvent en matière d’éducation.

Deuxième réserve, plus sérieuse. Avec une tablette offrant un contenu installé d’office, nous courons vers la standardisation. C’est perdre le goût de flâner dans les bibliothèques, les librairies (physiques ou non) et de choisir nous-mêmes ce que nous souhaitons acquérir pour nos enfants. C’est, immanquablement, être rattrapé par le marketing – même si on n’y échappe jamais, nous sommes bien d’accord. Il ne s’agit pas ici d’édition scolaire, de programmes d’éducation. Que les enfants d’une classe aient tous le même manuel d’apprentissage, c’est légitime. Mais qu’ils soient libres ensuite de développer des goûts différents, des approches de la lecture variées, des expériences autres que celles de leurs camarades.
Nous avons, heureusement,  des références communes avec les personnes de la même génération que la nôtre. Les programmes de télévision en offrent un exemple assez caricatural : ne parle-t-on pas de « génération Casimir » à propos des enfants qui regardaient les programmes jeunesse de la fin des années 1970 ? Aujourd’hui l’offre numérique jeunesse n’est pas encore très riche, mais elle donne des signes de créativité, d’ingéniosité. Il est envisageable que tel éditeur nous prescrive une sélection de contenus qu’il aura faite pour nos chérubins ou que tel fabricant fournisse avec sa tablette un « best-of » des livres numériques jeunesse. Mais gardons la curiosité d’aller voir ailleurs, de proposer autre chose de temps en temps. Tous les moyens nous sont donnés pour décider nous-mêmes ce que nous avons envie de mettre sous les yeux de nos enfants, ou non !