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Le livre numérique jeunesse : quelle stratégie ? (3)

Passeurs

passeur NamurComment faire connaître le livre numérique jeunesse, qu’il prenne la forme d’une application ou d’un ebook ? Promouvoir ses produits  consiste à les rendre visibles et, encore mieux, à les vendre. Pour aller encore plus loin, la promotion “impose” (du moins tente de le faire), à terme, un comportement d’achat. Elle entraîne une réaction des consommateurs, elle installe les usages. Cette promotion passe par différentes techniques : réductions, gratuité momentanée, jeux, versions allégées des contenus pour susciter l’appétit, ventes flash, etc. Or, il semble, en l’état actuel des choses, que l’un des comportements d’achat majoritairement installé par le biais de la promotion du livre numérique jeunesse, est la quête du produit au moindre coût, voire gratuit.

Les pratiques de diffusion numérique par les “stores” écrasants d’Apple, d’Amazon ou de Google participent à cette course à la gratuité. La commercialisation via ces plates-formes de vente malgré tout incontournables aujourd’hui (notamment pour des questions de formats), la mise en avant permanente de l’offre d’applications gratuites ou à bas prix qui y est faite, les habitudes ancrées dans les marché des jeux, de la musique, de la video et encore bien d’autres facteurs ont pu influencer le comportement des consommateurs. Devant les très faibles prix de vente des applications et autres ebooks jeunesse, comment ces consommateurs peuvent-ils croire et transmettre l’idée que le coût de production d’un livre numérique vaut largement celui d’un livre imprimé ? Un certain sentiment prévaut alors :  celui que la qualité vaut d’être payée lorsqu’elle est tangible et que ce qui se trouve sur un écran n’est justement pas tangible. Ou pas toujours de qualité (comme partout).

Il est difficile aujourd’hui de revenir sur ce qui est acquis. L’utilisation de tous les moyens de promotion disponibles sur les “stores” a été privilégiée. Mais, à travers ce déploiement promotionnel, quel marché a-t-on voulu cibler ? Les acheteurs potentiels auxquels s’adresse le livre numérique jeunesse fréquentent-ils ces plates-formes lorsqu’ils cherchent des contenus de qualité ou bien se réfugient-ils à la médiathèque ou dans une librairie spécialisée ? Les stores permettent, à coups de promotion, une visibilité que de nombreux éditeurs numériques ne trouvent pas ailleurs pour le moment. Mais le risque est que la cible ne soit pas atteinte et que ces éditeurs ne parviennent pas à toucher le marché recherché mais surtout les “chasseurs” de gratuité, qui ne constituent peut-être pas les acquéreurs des contenus à venir.

Alors qu’on espérait installer des usages de lecture, on a donné naissance à des comportements d’achat. Est-ce bien ceux que l’on attendait ?
Comment s’y prendre à présent pour transmettre le livre, pour qu’il devienne un contenu répondant à une attente ? Un contenu numérique recherché pour sa qualité et pas seulement pour son prix dérisoire ou sa gratuité ?
N’y a-t-il pas une campagne de communication globale à faire ? Un message commun à construire ? Comment inscrire le livre numérique dans les usages ? Faut-il le scénariser ? Il a été question de booktrailers au cours d’une des discussions en atelier du Bookcamp jeunesse du 11 avril dernier. Il est vrai que ces bandes-annonces peuvent offrir une mise en situation intéressante du livre. Quels autres relais, quels autres moyens de transmission utiliser pour mener un contenu vers ses lecteurs ?
Avant de communiquer sur la gratuité de tel ou tel titre pour enfant, ne faut-il pas d’abord offrir quelques clés aux acheteurs potentiels que sont les parents ? Il manque un témoin se chargeant de montrer, d’expliquer, de guider, d’éveiller. Afin que les éditeurs tiennent leur rôle de passeurs.

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Irrésistible ?

Amazon lance, aux États-Unis, un abonnement pour les enfants, le Kindle FreeTime Unlimited (voir aussi Actualitté, 5 décembre 2012). Un abonnement à quoi ? Un accès illimité à l’univers d’Amazon dédié à la jeunesse : livres numériques, films, jeux et autres contenus ludo-éducatifs. Il coûte entre 3 $ et 10 $ par mois selon l’équipement des parents et l’offre choisie (accès pour un seul enfant ou pour la famille). Il faut, bien entendu, posséder une tablette Kindle Fire ou Kindle Fire HD, ou encore Kindle Fire HD8.9. Autrement dit, un équipement plutôt récent. La cible : celle des 3-8 ans. Cela semble logique, c’est pour cette tranche d’âge que les catalogues numériques sont les plus fournis, on l’a déjà dit. La navigation peut bien sûr être contrôlée, paramétrée, limitée par les adultes.

C’est impressionnant. La France n’est pas encore concernée, mais c’est une nouvelle part de marché dont Amazon se saisit. Qui peut résister à cette offre à l’heure où il est déjà assez complexe de choisir des contenus numériques pour ses enfants tant les repères sont flous ? L’abonnement d’Amazon permet justement de ne pas se poser de questions ! Sauf qu’on risque de ne pas s’y retrouver plus qu’avant. À défaut d’acheter un produit en particulier, il faudra bien orienter les enfants vers tel ou tel livre, vers tel ou tel jeu. La tâche menace d’être ardue sans aide, sans prescription. À moins de baisser totalement les bras et de confier à Amazon l’éducation littéraire et ludique de ses enfants… On ne l’abandonnerait pas davantage à Apple, ni à personne d’autre, si une telle offre voyait le jour.

N’entrons pas dans les méandres des formats propriétaires. Ils sont évidemment  contraignants, agressifs commercialement. Avec le lancement de cet abonnement, les fournisseurs de contenus ont un immense rôle à jouer : proposer des livres, des jeux, des animations de bonne et belle qualité. Facile à dire, mais si les éditeurs soucieux de cette qualité ne trouvent pas de modèle économique viable pour créer, diffuser leurs réalisations et pour être visibles, l’aventure risque de tourner court pour eux. Tenir bon et continuer : c’est le souci de beaucoup d’entre eux, en France, aujourd’hui. On en revient toujours à la même question : comment promouvoir une édition innovante et de qualité ?