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Le livre numérique jeunesse : quels contenus au menu ? (9)

Hors-pistes

Les éditions Larousse ont réalisé une application pour les 8-12 ans, intéressante tant pour son contenu que pour sa forme : le dictionnaire Larousse junior.

 

Dico Larousse junior

 

 

 

 

 

 

Six entrées au menu : dico, atlas, chrono, conjugaisons, jeux, images. Des définitions d’abord, de noms communs et de noms propres, mais pas seulement. Un atlas pour enfants leur permettant de s’évader de manière tout à fait honorable (outre le Barefoot atlas, je n’en vois pas vraiment d’autres dignes d’intérêt). Une chronologie, pouvant paraître parfois succincte, mais suffisante pour donner des repères à un enfant de primaire. Des tableaux de conjugaison toujours utiles. Des jeux sur les mots, les définitions, les drapeaux, amusants et motivants.

Le Larousse junior apparaît donc un “moteur” de recherches autonome, ludique, qui permet de bondir d’un sujet à l’autre très facilement. Un document que l’on peut consulter partout, en vacances, en voiture, dans une salle d’attente. Qui se promène en emportant un dictionnaire ou une encyclopédie dans son sac ? Et à un prix (5,99 €) défiant toute concurrence imprimée. Un formidable outil pour jouer avec ses enfants car, à l’instar d’un dictionnaire, une fois l’application ouverte, difficile de la refermer…

Certes, cette réalisation numérique ne permet pas d’apprendre à s’orienter dans la somme que peut représenter un dico. Le travail est largement simplifié puisqu’il suffit de saisir le mot que l’on cherche pour en obtenir la définition. Encore faut-il savoir l’orthographier correctement. Faire une recherche dans un dictionnaire imprimé relève d’un autre savoir-faire et ne fait sans doute pas partie des prétentions de cet outil. De la même manière, vous n’utilisez pas votre tablette pour apprendre à votre enfant à faire des puzzles ou à empiler des cubes. Il s’agit d’apprentissages différents, non exclusifs, tout aussi importants les uns que les autres.

Cette application n’est pas non plus exhaustive. Elle prend l’allure d’une encyclopédie sans en être vraiment une. Est-ce si grave dans la mesure où elle s’adresse à des enfants d’âge scolaire (primaire), essentiellement ? Est-ce pour cela que l’on nivelle leurs connaissances par le bas ? Ce n’est pas évident et c’est très subjectif. Certains enfants, en fonction de leur âge, de leur maturité, du sujet abordé et de l’intérêt qu’ils y portent, se contenteront des informations qui sont livrées dans ce dictionnaire, d’autres seront peut-être frustrés. Ceux-là mêmes qui voudraient en savoir davantage laisseront l’application pour d’autres contenus, mais la porte aura été ouverte. Et puis, le jour où votre fils ou votre fille de 10 ans a une recherche à faire sur Victor Hugo, ne préférez-vous pas d’abord lui apprendre à consulter la documentation dont il ou elle dispose à la maison, sous forme de livre imprimé ou d’application de ce type, avant de l’envoyer se perdre dans les méandres d’Internet ?

Pourquoi avoir choisi la forme applicative, par nature fermée, pour éditer ce Larousse junior ? La vocation d’un dictionnaire, d’une encyclopédie, est d’ouvrir les connaissances. On aurait tendance à attendre aujourd’hui de la part d’un tel outil qu’il soit continuellement actualisé, enrichi. Qu’il donne accès à toutes les informations connues sur un sujet ou un autre. Un format différent de l’application, moins lourd, truffé de liens menant au web, serait probablement plus riche, plus dense. Serait-il pour autant adapté aux usages que font les 8 ans et plus d’un dictionnaire, de ce qu’ils y cherchent ? Les enfants utilisateurs ne seraient-ils pas menacés de noyade dans des flots de connaissances qu’ils auraient du mal à maîtriser ? Il s’agit d’une véritable question. À quel âge bascule-t-on ? Un format applicatif fermé est-il pertinent pour l’apport d’informations à vocation encyclopédique destiné à des enfants ?
On peut reprocher au Larousse junior d’avoir un format fermé, totalement contradictoire avec la nature de son contenu, destiné à être ouvert. On peut aussi estimer que c’est tant mieux. Que cela laisse la liberté à chacun d’aller voir ailleurs. De flâner, de s’enrichir comme il l’entend, d’exercer son intuition et son libre-arbitre, de sortir des chemins balisés, des pistes damées et des liens présélectionnés.

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Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (7)

Le milieu du sandwich

Pour qui prenons-nous les 9-12 ans ? On se penche beaucoup sur les petits, sur ce qu’ils font, sur ce qu’ils aimeraient lire, sur les jouets qu’ils voudraient bien avoir et qui ressembleraient à ceux de papa et maman, sur leur saine utilisation des écrans et la façon dont ils les manipulent – en s’émerveillant sur leur précocité en la matière. On scrute, on étudie, on anticipe pour le pire ou pour le meilleur. Ils ont le beurre et le pain sur lequel le tartiner :  des applications en tous genres (jeux, coloriages, livres, musique, photo, etc.), des supports pour ces applications (Storio 2, Gulli, Lexibook et autres tablettes).

On s’intéresse aussi aux adolescents. De quels mobiles sont-ils équipés ? Comment s’en servent-ils ? Quelles sont leurs pratiques sur internet ? Les mettent-elles en danger ? Avec des réflexions sur le sujet plutôt intéressantes, notamment celle sur le “droit à l’oubli”. À quoi jouent-ils ? Que lisent-ils ? À tel point que la lecture des ados est devenue un créneau éditorial à elle toute seule.

Mais que faisons-nous pour les 9-12 ans ? En matière de livre numérique, l’offre qui leur est destinée est pour l’instant très pauvre. Alors qu’ils manipulent parfaitement une tablette ou un smartphone. Le web ? Ils savent également s’y rendre. De là à les y envoyer pour un oui ou pour un non, il n’y a qu’un pas. C’est notamment frappant dans le reportage diffusé sur TF1 sur l’iPad et les enfants. On y voit une institutrice de CE2 demander à ses élèves de faire des recherches sur Wikipedia via les tablettes dont ils disposent. C’est singulier. On aurait aimé voir que l’iPad puisse servir à innover, à faire autre chose que surfer sur le web.

Que faisons-nous de ces 9-12 ans en les envoyant chercher sur internet des réponses à leurs questions ? Sans aucun recul, sans aucune analyse. On peut mettre des limites chez soi. En veillant, en naviguant avec son enfant ou en se réfugiant au sein de navigateurs sécurisés comme Potati ou Bayam. Dans les deux cas – à la différence que Bayam est payant –, l’enfant n’accède qu’aux sites sélectionnés pour le navigateur et peut surfer tout en garantissant à ses parents une certaine tranquillité d’esprit. C’est une très bonne nouvelle que ces logiciels existent et cela soulage et rassure sans doute de nombreux chargés de famille. N’empêche. Il manque, pour ces 9-12 ans, que l’on expédie enquêter sur Victor Hugo ou sur le moteur à explosion, un apprentissage en amont, un travail pédagogique sur l’usage du web, sur l’utilité, ou non, des informations qu’on peut y trouver, sur leur qualité, sur leur volatilité.

Quel sens critique développent nos 9-12 ans ? Pourquoi les pousse-t-on désormais à faire leurs recherches scolaires ou parascolaires sur internet ? Les livres de documentation existent encore. Est-ce la facilité d’accès ? Cela peut sembler moins fastidieux que de scruter le sommaire d’un bouquin. Est-ce l’universalité encyclopédique que représente le web ? On s’égarait avant dans l’Encyclopédie Universalis. On se noie maintenant dans Google. Et il faut avouer que c’est bien plus distrayant.
C’est aussi là où le bas blesse. Que retirent nos enfants de leurs recherches ? Comment leur apprendre à aller à l’essentiel ? Où est la place du livre documentaire – papier ou numérique peu importe ? Les propos de Frédéric Kaplan à ce sujet sont intéressants (voir Les trois futurs des livres-machines) : il oppose l’Encyclopédie, enrichie, actualisée en permanence, vouée à l’expansion – ce à quoi aujourd’hui le web –  et le livre, qui est au contraire un système fermé, linéaire, avec un début et une fin. De façon très résumée et simplifiée (mais pas erronée j’espère), trois futurs sont alors envisageables pour les “livres-machines” : les livres deviennent des ressources standardisées, les données d’une immense base de données, l’existence des livres est prolongée par celle d’applications fermées qui incluent tout ce que leurs concepteurs veulent bien y mettre, enfin les livres deviennent des interfaces pour contrôler nos écrans, voire organiser notre vie…

Quel est l’avenir du livre documentaire pour nos 9-12 ans ? Pour ce milieu du sandwich, trop grand pour les applications de découvertes enfantines, trop petit pour aller surfer sur la toile en solitaire. Il faudrait pour eux une encyclopédie “ouverte-fermée”. Totalement contradictoire mais beau sujet de recherche.

 

Le livre numérique jeunesse : quels contenus au menu ? (2)

Cherchez le « documentaire »

Nombreuses sont les applications jeunesse qui, aujourd’hui, se rapprochent davantage du jeu ou du dessin animé que du livre. Les frontières deviennent floues. Le son, le mouvement, l’interactivité (avec le toucher) influent sur les contenus et, en particulier, sur le texte.
Quelles applications proposent une importante quantité de texte de qualité, suffisamment conséquente pour pouvoir fournir à un enfant déjà lecteur une base documentaire solide ? Quelle forme et quel format vont être adoptés par les contenus encyclopédiques pour la jeunesse ? Voici un très bref état des lieux. La présentation ci-dessous ne tend pas vers l’exhaustivité, loin de là.

• Dans la famille « ePub », il est difficile de dénicher des ebooks qui ne soient pas la simple numérisation de livres papier. Flammarion jeunesse, par exemple, a publié sur papier et en format ePub : Galilée, la tête dans les étoiles, Thierry Delahaye. On aimerait quelques enrichissements, il n’y en a aucun. De quelle manière seront réalisés de tels titres dans les années à venir ? Cela va sans doute évoluer.

 

 

 

 

 

 

 

Parmi les applications, on trouve un éventail plus riche mais la tranche d’âge n’est pas toujours bien ciblée.

• C’est le cas de L’Australie de Lulu, Éditions Zanzibook, qui emmène l’enfant en Australie, mais qui n’est pas pour autant un guide de découverte. Le texte, écrit comme lu, est particulièrement succint (une phrase par tableau), les illustrations un peu « bébé ». Documentaire ou fiction ? On ne sait pas bien ce qu’a souhaité faire l’éditeur.

 

 

 

 

 

 

• Les applications créées par Quelle Histoire, présentant de célèbres personnages historiques, offrent davantage de matière. Il s’agit de petites biographies rapides (trop ?) et agréables à écouter. Les non-lecteurs s’y retrouvent parfaitement puisque dans la plupart d’entre elles, l’affichage du texte est optionnel. Le contenu n’est pas toujours bien rédigé (Mandela en particulier) et on aimerait parfois, d’une application à l’autre, changer d’illustrateur – heureusement les perruques aident à distinguer Louis XIV de Vauban. Les plus petits se régaleront tout de même, mais les 9-10 ans seront-ils assez « nourris » ?

 

 

 

 

 

 

Gallimard Jeunesse, dans la collection mes premières Découvertes, a produit deux applications : La coccinelle et La forêt. Ces deux titres existent également en version imprimée. Leur réalisation numérique est une réussite. La découverte ludique ne prend pas le dessus sur son aspect didactique et fait de ces applications de vrais mini-documentaires… pour les petits seulement !

 

 

 

 

 

 

 

Science & Vie Kids, la version iPad du magazine Science & Vie, s’adresse aux plus grands – enfin ! –, aux enfants qui lisent déjà bien. Le journal propose davantage de texte, une densité d’informations beaucoup plus importante que dans la plupart des autres applications. On peut y consacrer du temps, revenir sur certains articles. Cependant… Si une application fonctionne dans un système fermé, quelles sont alors les différences avec un CD-ROM, si ce n’est que l’objet disque a disparu ? Quelle est la plus-value de la tablette ?

 

 

 

 

 

 

Il est difficile de prédire aujourd’hui vers quel type de produits mènera l’évolution du documentaire jeunesse. À partir des constats actuels, on peut cependant se poser quelques questions.

–       Dans le domaine du documentaire, faut-il être un bon éditeur papier pour devenir un bon éditeur numérique ?
–       Alors que les parents ont peut-être davantage tendance à laisser facilement leur tablette à leurs enfants ayant atteint l’âge de raison, pourquoi peu de livres numériques leurs sont destinés ?
–       Existe-t-il une voie intermédiaire, et même nouvelle, pour la connaissance encyclopédique jeunesse entre les applications, au format fermé et sécurisant (proche du CD-ROM), et internet, ouvert à toutes les recherches mais aussi à tous les dangers ?