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Le livre numérique jeunesse : quelle stratégie ? (1)

Conquête

La fixation du prix d’un produit suit en principe deux objectifs : l’un de rentabilité, l’autre de conquête du marché. Plusieurs facteurs influencent cette fixation. Le prix de revient d’abord : c’est-à-dire la prise en compte des les coûts qui ont été supportés pour la réalisation et la commercialisation du produit. La demande ensuite : tenter de faire correspondre le prix aux qualités du produit telles qu’elles sont reconnues par les clients. La concurrence en troisième : lieu : la fixation d’un prix a tendance à s’aligner sur la moyenne pratiquée par les concurrents du secteur. La réaction du marché : différentes niveaux de prix peuvent être fixés selon la quantité du produit acheté, le type de consommateur visé. Enfin, la législation : se conformer aux lois qui réglementent l’établissement des prix.

Les éditeurs de livres numériques jeunesse (moins de 12 ans) ne poursuivent pas les mêmes objectifs selon qu’ils sont éditeurs “traditionnels” ou “pure-players”, selon qu’il s’agit d’ebooks ou d’applications, ou selon qu’il s’agit d’éditions numériques (enrichies ou non), de contenus déjà existants (sur support papier généralement) ou de créations pour l’écran.

Si l’on cherche sur les rayons jeunesse de l’iBookstore, par exemple – c’est-à-dire sans prendre en compte les applications –, l’offre la moins chère et celle la plus chère, on peut trouver une histoire du Petit Nicolas (IMAV éditions) au prix de 0,49 € et Pirates de légende (Flammarion) à 11,99 €. Une certaine amplitude existe donc, mais elle n’est pas si large, et l’on constate rapidement que la majorité des articles sont mis en vente à des tarifs variant entre 2,99 et 5,99 €, guère plus. Pourtant la stratégie des éditeurs proposant ces contenus doit être parfois assez différente d’une maison à l’autre. On peut distinguer trois types d’offre.

• L’offre numérisée des éditeurs “papier”. La reproduction homothétique du contenu imprimé pour l’écran. C’est le cas du Petit Nicolas et de beaucoup d’autres comme Le Petit Prince (Gallimard, 5,99 €), des petits romans de la collection Mini Syros comme La balle de match (Syros, 2,99 €), des documentaires que sont mes P’tits Docs ou mes P’tites Questions (Milan, 4,49 et 5,49 €).
Pour ces éditeurs, la version numérique d’un ouvrage n’est que le passage d’un support à un autre d’un contenu déjà publié. Les coûts de production ne sont pas pour autant inexistants, mais on peut imaginer que des titres comme Le Petit Prince ou La belle lisse poire du prince de Motordu (Gallimard, 5,99 €) ont été rentabilisés depuis quelques années. Que les risques sont alors relativement limités. Pour autant, lorsque l’on possède déjà chez soi l’un de ses titres imprimés, cherche-t-on à acquérir sa version numérique ? Quel est alors le prix psychologique déclenchant l’achat d’un même contenu sur un autre support ?

• L’offre numérisée et enrichie des mêmes éditeurs “papier”. On retrouve Le Petit Prince (Gallimard, à 9,99 € cette fois !) ou encore les titres animés de la collection T’choupi (Nathan, 4,99 € quand le livre imprimé est à 5,70 €). Il ne s’agit plus tout à fait de racheter le même contenu mais d’acquérir cette fois une version enrichie, animée, interactive. De là à dire que l’on fait du neuf avec du “vieux”, il n’y a qu’un pas. Les prix pratiqués tiennent plus ou moins compte de l’enrichissement proposé : Le Petit Prince, en tout cas, passe de 5,99 à 9,99 €.
Il faut ajouter à cette catégorie les ouvrages qui sont publiés presque simultanément en deux versions : l’une imprimée, l’autre numérique (enrichie). C’est le cas notamment de L’herbier des fées (Albin Michel, 6,99 € aujourd’hui, mais 14,99 € à la sortie de l’ouvrage), ou encore de Londres (Sikanmar, 4,99 €).

• Vient enfin l’offre numérique des éditeurs “pure-players” qui ne proposent donc pas de version imprimée. On peut citer La Tarte de la Reine (et les autres ouvrages de Zabouille éditions, 4,99 €), les titres de la collection Clic ! je lis (Smartnovel, 3,99 €), Francis et la souris verte (Néolibris, 2,99 €) et d’autres encore. Il s’agit alors, pour le consommateur, d’acquérir un contenu qui n’existe pas sur d’autres supports. Qui ne bénéficie donc que d’un canal, numérique, de diffusion. On pourrait imaginer une pratique de prix un poil supérieur à la moyenne. On constate qu’il n’en est rien. Comment font-ils ? Là où les éditeurs “traditionnels” adoptent en partie une logique de rentabilité lorsqu’il proposent à la vente des livres numériques déjà existants sur papier, les “pure-players” sont avant tout dans une stratégie de conquête du marché.

La Souris Qui Raconte, l’un de ces éditeurs “pure-players” justement, partant du principe qu’un même contenu peut exister sur plusieurs supports – et qu’il peut donc être vendu via différents réseaux de diffusion –, propose désormais son Conte du haut de mon crâne (4,99 €) en format epub, c’est-à-dire disponible à la vente dans l’iBookstore, mais aussi sur le site de librairies numériques comme sanspapier.com ou epagine.fr. Conte du haut de mon crâne fut d’abord un contenu décliné pour le web, puis sous forme d’application. Sans oublier une version mp3.

 

conte crane epub

 

 

 

 

 

 

 

Un même texte peut donc passer du papier au numérique (sous différents formats), en passant par le web. Et être proposé à la vente à chaque fois ! Même si les prix de l’offre numérique sont souvent moindres que ceux des livres imprimés et qu’ils semblent ainsi ne pas refléter les coûts de réalisation supportés par les éditeurs. Un alignement tarifaire conforme aux habitudes du marché des produits culturels numériques ?
Quels sont-ils ces usages ? Le prix du livre numérique jeunesse fait-il le poids face à la concurrence des jeux et des séries animées ? Le prix d’un contenu numérique n’est-il donc en aucun cas un indicateur de qualité ? La suite au prochain numéro !

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Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (6)

Franches connexions ?

Quelles sont les passerelles entre le livre imprimé pour la jeunesse et le livre numérique ? La rencontre entre le livre papier et le livre numérique se fait-elle aujourd’hui au sein des librairies jeunesse ? Celles-ci peuvent-elles constituer des lieux de retrouvailles ?

L’un des moyens de faire connaître l’offre numérique des éditeurs jeunesse pourrait être de l’insérer dans les rayons des librairies et des bibliothèques, en faisant ainsi du format numérique un support accepté, un support accessible, pour le contenu d’un livre au même titre que le papier. Difficile à l’heure où le format numérique d’un livre (application ou ePub) est une question matérielle et technique à part entière. À l’heure où il n’est pas transparent puisqu’il est plus ou moins accessible en fonction du type d’équipement que possèdent les lecteurs.

Les livres numériques jeunesse, beaucoup d’applications et un peu moins d’e-books (ePub ou pdf), ne sont présents ni en bibliothèque, ni en librairie — ou alors de manière anecdotique ou encore via quelques sites internet —, à moins d’avoir des équivalents papier.
Il existe en effet quelques connexions entre le numérique et le papier dans la création éditoriale jeunesse. Il ne s’agit pas ici de catalogues imprimés déjà existants qui ont pu être numérisés, mais d’une offre où le papier et le numérique se rejoignent ou se complètent.

Il faut citer, en premier lieu, les éditions volumiques. Cette maison d’édition se présente comme un véritable “laboratoire de recherche sur le livre, le papier et leurs rapports avec les nouvelles technologies”. Et il en va bien ainsi : Ballon PaperApp, par exemple, est un jeu utilisant à la fois un livre et une tablette (iPad).

 

 

 

Quelle histoire, éditeur d’applications historiques pour enfants, imprime désormais ses monographies de personnages historiques. Ses opus sont commercialisés au prix de 5 € (2,99 € pour les applications) dans les librairies du réseau RMN (Réunion des musées nationaux) et dans quelques librairies parisiennes. L’éditeur devrait également se lancer à la conquête des plus grands distributeurs. Louis XIV, Napoléon, Vercingétorix et Jeanne d’Arc sont aujourd’hui disponibles.

 

 

 

Il est enfin impossible de ne pas évoquer Les fantastiques livres volants de Morris Lessmore (Moonbot Studios). L’histoire, qui a fait l’objet d’un court métrage puis d’une illustre application, existe également sur album imprimé. Mais assez unique dans son genre ! Il est augmenté d’une application, l’Imag•N•O•tron, qui anime, sonorise, lit l’ouvrage lorsque l’on place sa tablette devant l’image… Une réalisation étonnante qui allie le monde de l’animation à celui de l’édition de très belle manière.

 

 

 

La création jeunesse en matière d’applications livresques, voire d’e-books, n’est donc pour l’instant visible en librairie que par les passerelles qui existent entre le papier et le numérique. Les applications seules n’apparaissent que sur le web ou les boutiques d’Apple et de Google. Or, la possibilité de se faire connaître et surtout de vendre ses applications via l’App Store ou Google Play demande des efforts intenses en matière de marketing et de promotion. Ces efforts risquent d’avoir raison de la rentabilité des entreprises d’édition les plus fragiles (voir Casse-tête en attendant Noël) ! L’un des remèdes serait sans doute d’imaginer d’autres solutions pour accueillir l’offre numérique. Certains s’y attachent.

Il y a les prescripteurs d’applications de qualité, dont La Souris Grise. Les commentaires et l’animation faite autour des applis jeunesse, même s’il ne s’agit pas toujours de livres mais aussi de jeux, contribuent certainement à la promotion de ces produits. Il serait intéressant de connaître l’influence de tels prescripteurs sur les ventes d’applications dans un domaine, la jeunesse, où les parents peuvent être avides de conseils et de repères dès qu’il s’agit de nouveautés.

Il y a aussi quelques librairies qui ont des sites web marchands proposant une rubrique “livres numériques”. C’est notamment le cas de leslibraires.fr, de epagine.fr, et d’une librairie belge, La Parenthèse. À un détail près, pas besoin venir dans une librairie pour acquérir ces livres. Donc, encore une fois, une visibilité de l’offre numérique sur la toile, mais pas dans un espace physique où il est possible de faire venir les lecteurs, de présenter, de conseiller, d’échanger.

C’est en cela, même s’il ne s’agit pas de littérature jeunesse, que l’offre numérique de l’éditeur Rue des Promenades est intéressante : pour l’achat d’un livre papier, en librairie, sa version numérique est acquise moyennant 2 € supplémentaires. Encore une piste qui met en place une connexion entre le papier et le numérique. L’éditeur est, notamment, à l’initiative du projet Num@lib pour faire exister le numérique en librairie (voir Actualitté du 22/10/2012 début et suite).

Il y a encore d’autres solutions à inventer pour faire une place à l’offre numérique, pour construire des liens entre les éditeurs purement numériques, les libraires (qui d’autre ?), les lecteurs. Par quel angle attaquer ? Tout simplement en se confrontant aux usages ?