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Le livre numérique jeunesse : quels contenus au menu ? (5)

L’art du funambule

“Il était une fois…” Une histoire, lue, contée, projetée, jouée, reste une histoire avec un début, une intrigue, une quête, une aventure ou autre et un dénouement. Pour les tablettes, on y ajoute aujourd’hui, en plus des illustrations et du contenu textuel, de multiples éléments dont le son, l’animation, l’interactivité et souvent le jeu. Gadgets ou révolution dans la conception des récits pour enfants ?

Il est certain que la conception graphique d’un livre destiné à être lu sur une tablette est un peu différente de celle d’un ouvrage imprimé. Le pli du milieu par exemple, l’intérieur ou l’extérieur de la page s’effacent au profit d’autres repères, d’autres règles de mise en forme. Le texte et la partie illustrée (dessins, photos et autres) sont donc pensés et organisés pour l’écran et non plus pour le papier. Et si l’on enrichit le tout, l’affaire se complique. La conception d’une applications livresque devient presque une production cinématographique faisant appel à des compétences très diverses. L’écran invite ainsi à inventer de nouvelles manières de construire des histoires.

Plusieurs éditeurs se sont déjà lancés, de façon plus ou moins expérimentale. Les trouvailles des éditions volumiques, même si davantage dans le jeu que dans le livre, laissent apercevoir la diversité d’utilisation ludique des tablettes et les connexions possibles entre le papier et l’écran (voir notamment l’application Balloon PaperApp utilisant un livre et iPad).

 

 

 

 

La Souris qui raconte, une maison d’édition numérique, est une des pionnières des histoires pour l’écran. Le catalogue s’organise autour de trois collections. La première : les “histoires à lire” (du son et quelques animations) avec, pour tablettes, La petite musique du monde. La seconde : les “histoires à jouer” (enrichies, interactives), dont  Conte du haut de mon crâne. Enfin, les “histoires à inventer” (des histoires au déroulement différent selon les choix du lecteur) avec la réjouissante ogresse.

 

 

 

 

L’écran permet de mettre en place des histoires à choix multiples avec un peu plus de fluidité que sur le papier. Dans L’ogresse, trois chemins s’offrent à l’enfant pour connaître l’issue de l’histoire. Il peut bien sûr revenir en arrière pour découvrir les deux autres.
D’une manière un peu différente, mais fonctionnant selon le même principe, Les Histoires de lapin d’Europa-Apps font intervenir, comme son titre l’indique, un lapin, que le lecteur personnalise avec la couleur de son choix. Au lecteur ensuite de choisir, à la carte, l’autre protagoniste du récit : un loup, une princesse ou un dragon. Il ne s’agit plus d’une “histoire à jouer”, comme chez la Souris qui raconte,  mais de “jouer à une histoire”. On joue sur les mots ?

 

 

 

 

Parmi ces histoires à choix multiples, on trouve bien sûr les récits dont vous êtes le héros. Notamment ceux de Walrus Books : Le vaisseau du temps et La bibliothèque infernale. Ces récits se prêtent parfaitement au format des e-books, sans illustrations, des liens textuels guidant la lecture.

 

 

 

 

La tablette permet d’inventer de nombreuses déclinaisons d’histoires dont le lecteur peut modifier le cours, les personnages, le décor. La construction de ces histoires peut donc devenir assez complexe selon les options offertes au lecteur.
Impossible de ne pas évoquer Dans mon rêve (e-Toiles éditions), qui fonctionne selon le principe du cadavre exquis et qui permet, à partir de trois bandes de dessins et de phrases, de créer de courts textes et des illustrations. Pas à l’infini mais presque ! De quoi permettre aux petits de s’inventer de véritables histoires.

 

 

 

 

Pour les plus jeunes toujours, l’application Fli Fli et Flo Flo (Ceci n’est pas Éditions) propose deux histoires qui se rejoignent pour ne faire qu’une à la fin. L’histoire de Fli Fli en utilisant sa tablette en positon horizontale, l’histoire de Flo Flo en tenant l’écran à la verticale. Des animations d’une grande sobriété mais une construction de récits exploitant les ressources des écrans des tablettes.

 

 

 

 

 

Enfin, un livre dense, étonnant et unique dans son genre pour l’instant en numérique jeunesse : L’Herbier des Fées (Albin Michel). Un botaniste russe du début du 20e siècle narre, à travers son journal de bord, ses recherches dans la forêt de Brocéliande. Les légendes pour des illustrations prenant l’allure de planches naturalistes, les animations, les incroyables vidéos “d’époque” viennent sans lourdeur habiller l’histoire et plonger le lecteur dans une aventure riche en découvertes.
La façon dont le récit a été conçu, à la fois pour le papier et pour l’écran, n’est pas innovante en soi. En revanche, elle a été exploitée et enrichie pour les tablettes d’une très belle manière. L’équilibre entre l’attention portée au texte et l’attraction des éléments interactifs n’est pas évident à trouver. Plusieurs applications jeunesse pêchent par leur surenchère en animations au détriment de l’histoire, parfois par manque d’un récit solide et construit. On en est loin avec L‘Herbier des Fées. Le sujet et la manière dont il est conté deviennent vite fascinants, même si la tentation de tapoter l’écran à tout bout de champ est grande. D’un bout à l’autre de l’histoire apparaissent de petits tiroirs que l’on peut ouvrir ou pas sans risquer d’altérer le récit. Un numéro de funambule réussi.

 

 

 

 

Un équilibre un peu plus difficile à trouver pour Babel, le chat qui veut être roi (epic). L’histoire pleine de sens, au parfum de conte philosophique, soufre par moments des enrichissements faits pour l’écran. Son découpage – chaque tableau est un chapitre – implique une lecture un peu hachée. On a tendance à passer plus de temps à chercher les animations qu’à s’immerger dans le récit. D’autant plus qu’il faut parfois lire les instructions d’aide pour la manipulation de l’écran, en plus du texte de l’histoire.

 

 

Les applications numériques reprenant les contes traditionnels (celles de Chocolapps par exemple), les histoires que l’on peut trouver dans le J’aime Lire Store rencontreront sans doute toujours de nombreux lecteurs. Les récits lus et relus, transmis depuis quelques générations obtiennent un succès garanti auprès du jeune public. Quelle que soit leur forme finalement. Le fond y est et c’est lui qui compte.
La conception formelle des histoires pour les écran des tablettes est donc différente de celles conçues pour un livre imprimé.
Mais sur le fond, l’entreprise reste la même. Celle des auteurs, des relecteurs, des éditeurs. Que le livre soit imprimé ou numérique (application ou e-book), l’histoire ne peut pas être un prétexte mais doit rester le cœur de tout ce qui gravite autour. Et il en va de même pour le documentaire. Aussi époustouflants soient-ils, tous les enrichissements numériques mis en place ne rattraperont pas un récit qui ne tient pas la route, il manquera l’essentiel. L’écueil inverse est aussi à éviter : ne pas occulter une belle histoire pas trop d’animations. Tout l’art du funambule…

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Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (4)

Ça s’lit, ça s’mange ? 

Pas évident de trouver son chemin dans le maquis des applications jeunesse entre ce qu’on peut appeler un livre et le reste, assez mouvant, pouvant être – ou ne pas être… – livre animé, jeu avec texte, contenu interactif en tout genre qu’on ne peut catégoriser à l’aide de nos repères habituels. Les frontières sont floues, les passerelles entre l’animation, la lecture, le son, le jeu sont nombreuses et les combinaisons possibles d’une grande variété.
Alors plutôt que de chercher à établir désespérément un classement par genre, tentons un classement par usage. La question semble simple : à quelle attente le contenu publié répond-il ? En d’autres termes, les applications que nous présentons à nos enfants dépendent-elles du moment de la journée, de l’activité en cours ? Répondent-elles à un besoin à un instant donné ?

1er usage : l’attente
L’attente est souvent un prétexte pour présenter des applications notamment aux enfants de 3 ans et moins. En effet, on ne laisse pas sa tablette dans les menottes de son rejeton de 2 ans ; l’usage fait en sa compagnie reste donc très limité et finalement peu varié. En toute bonne foi, avouez qu’il s’agit souvent d’un recours pour le faire patienter 10 minutes en l’installant sur vos genoux dans une salle d’attente ou le temps de répondre à un mail de la plus haute importance ou de finir une conversation téléphonique… Le succès est garanti avec, par exemple : Une jolie ferme, Dans mon rêve, Un jeu, Les jeux du livre des bruits, Vehicles (My First App).

                    

 

 

 

          

 

 

2e usage : quand j’sais pas quoi faire…
“J’sais pas quoi faire… J’peux faire de l’iPad ?”, est-il possible d’entendre parfois comme si “faire de l’iPad” constituait un objectif en soi. On n’est pas loin de l’attente, version 6-8 ans. Vos enfants tournent en rond parfois entre midi et deux, les jours d’école, trouvent le temps long en voiture ou dans le train et se disent que la tablette serait un bon remède à leur ennui. Vous craquez mais en jurant bien qu’il est hors de question qu’ils s’amusent avec n’importe quelle appli à un moment où il s’agit tout de même de rester calme, de ne pas les abrutir. On peut alors imaginer que vous allez présélectionner les applications qu’ils pourront ouvrir : des histoires à lire ou à écouter (Babel, Apolline et Léon, Les trois petits cochons, Les fantastiques livres volants de Morris Lessmore, La petite musique du monde), des documentaires courts (La coccinelle, Napoléon, Joue avec Cézanne, Barefoot Atlas), des applications musicales (Le Carnaval des animaux ou Les 4 saisons d’Antoine). À défaut de lire véritablement – et encore, ça se discute –, de quoi les divertir à plusieurs sans les énerver, tout en se donnant bonne conscience !

 

                    

 

 

 

          

 

 

 

          

 

 

 

          

 

 

 

          

 

 

 

 

3e usage : pour les apprentis
Apprentis lecteurs, apprentis comptables, plusieurs applications sont faites pour vous. Et bien faites ! Hormis l’effet de la nouveauté, la tablette se révèle être un support très ludique pour les apprentissages. Ou comment faire travailler vos enfants sans qu’ils s’en rendent compte. Ce n’est pas un hasard si plusieurs applications issues ou inspirées de la méthode Montessori ont vu le jour. Trop chouette d’apprendre à lire, à écrire (Le son des lettres, la Dictée Montessori, Dessin’écrire) ou à compter (10 doigts, Numberland, Geometry) ! Il en va de même pour les cahiers de vacances (Passeport pour… Hachette) qui, tout d’un coup, regagnent en intérêt auprès de vos bambins. En revanche, c’est un peu le désert pour les plus grands. On ne rigole plus avec les apprentissages après 10 ans !

 

          

          

 
          

 

 

 

 

 

4e usage : j’ai rien à lire
Vous êtes loin de chez vous, en vacances, en déplacement et, catastrophe, vous avez oublié de glisser dans votre sac quelques bouquins pour vos enfants. Mais vous avez votre tablette ! Sur laquelle vous trouverez de quoi leur lire une histoire le soir et même de quoi “nourrir” les plus grands si vous consentez à leur laisser votre appareil. Le marchand de sable, Gaspard le loup qui avait peur du loup, Fli Fli et Flo Flo et tout ce que vous pouvez trouver sur le J’aime Lire Store sont quelques exemples d’histoires sans interactivité perturbant la lecture aux plus jeunes. En revanche, si ce n’est Conte du haut de mon crâne et Une nuit d’hiver, peu d’applications-livres existent pour les bons lecteurs qui trouveront peut-être davantage à leur goût Les Pâtacolors j’adore ! ou Comment je suis devenue enquêteuse pour ne citer qu’une toute petite partie des e-books disponibles.

 

          

 

 

          

 

                    

 

 

Et après ?
Il y a tout le reste. Tous les moments improvisés ou non, appartenant à chacun, pouvant devenir des instants de lecture, de découverte. Les usages et les manipulations des applis-livres jeunesse sont aujourd’hui guidés par la façon dont nous utilisons les écrans avec nos enfants car le support ne disparaît pas encore derrière le contenu. Mais cela va-t-il perdurer ? Dévorer des livres, c’est bon pour la santé. Encourage-t-on avec le même enthousiasme nos enfants à lire sur un écran ?

Dans tous les sens

Ne nous trompons pas. Ce n’est, à terme, pas la tablette tactile qui attirera les lecteurs vers le livre numérique, mais les nouvelles formes de narration qu’elle ouvre. Le support n’est qu’un moyen, utilisé de différentes manières, selon sa nature, pour accueillir un contenu de textes et d’images. C’est donc la façon dont les tablettes vont être utilisées par les éditeurs de contenu livresque qui convaincra, ou non, parents et enfants.

Une tablette est tenue horizontalement ou verticalement, peut être géolocalisée, accueille des textes dont les caractère peuvent être grossis, espacés, éclairés, des illustrations animées et beaucoup d’autres choses encore. L’écran pourra, un jour, être souple, se plier, se rouler, être glissé dans une poche. Que va-t-on alors lire dessus ? De quelle manière ? Comment toutes les fonctionnalités existantes et à venir vont-elles être explorées ?

Sans tomber dans le divertissement à tout prix qui, selon une étude récente, est plutôt néfaste à une lecture concentrée et compréhensible par les enfants (Actualitté, 7 juin 2012), il est possible de créer des livres pour tablettes, qui perdraient de leur charme sous une forme imprimée. Fli Fli et Flo Flo en est une illustration : deux personnages, deux histoires, l’une se lit à la verticale, l’autre à l’horizontale. Et c’est convaincant ! L’application Renversant ! joue également sur les changements de sens de l’écran pour suivre l’histoire.

Les écrans, quels qu’ils soient, appartiennent à l’univers de nos enfants et c’est peine perdue de tenter de les ignorer. Veillons donc à ce qu’ils accueillent des choses de qualité, une utilité didactique avérée – les fonctionnalités offertes par les tablettes sont convaincantes dans l’apprentissage de la lecture, auprès des enfants dyslexiques notamment.
Veillons à ce que le sens des livres numériques ne soit pas seulement horizontal ou vertical, mais qu’il soit aussi contenu dans les histoires. L’usage pertinent des tablettes auprès des petits en dépend. Aucune supervision éditoriale n’est donc superflue sous prétexte que la technologie prend le dessus.