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Les vedettes de l’écran

Écran n. m. (moyen néerl. sherm, grille). 1. Panneau, dispositif qui arrête, atténue la chaleur, la lumière, etc. 2. Tout objet qui empêche de voir, qui protège. […] 6. Dispositif d’affichage électronique d’images ou de données.” Voici les sens principaux du mot donnés par le Petit Larousse. Dans un sens l’écran cache, protège, dans un autre il montre et affiche. Ce qui, à l’origine, dissimulait, arrêtait la chaleur ou la lumière, désigne aujourd’hui un objet de diffusion (de lumière), d’attraction. Si l’on se protège derrière un écran, total ou non en cette période de sports d’hiver, à quoi s’expose-t-on lorsqu’on est devant ?

Nos enfants y sont. Devant. Et quand on est devant, il n’est pas toujours évident de savoir qui est derrière. En revanche, celui qui est derrière dispose de plus en plus de données pour savoir qui est devant. L’écran n’est plus protecteur mais on s’en protège. Pour autant, on ne s’affole plus devant l’écran ; le diaboliser est, de l’avis général, dépassé. En revanche former nos enfants à ce que l’écran leur montre reste d’actualité. Leur apprendre à voir, à évaluer que ce qu’ils découvrent lorsqu’ils sont devant un écran d’ordinateur ou de tablette, leur faire prendre conscience que le contenu visible a été réalisé par des gens qui sont “derrière”. Que toute personne peut interagir sur ce qui apparaît à l’écran. Qu’eux, enfants, deviennent acteurs devant un écran et qu’ils doivent en mesurer la responsabilité. Que la frontière entre “devant” l’écran et “derrière” l’écran est de plus en plus floue. Les réseaux sociaux, notamment, brouillent les repères : ils permettent d’atteindre les autres à travers l’écran, comme si l’on pouvait y entrer.

Sous la forme d’une tablette ou d’un smartphone, l’écran est omniprésent et devient un vrai caméléon. Il se met dans sa poche, contient toutes les fonctions voulues et prend toutes les apparences que l’on souhaite lui donner. On peut imaginer que l’écran sera un jour transparent aux yeux de nos enfants, qu’il ne sera plus indispensable pour afficher ce (ou ceux) qu’ils souhaitent voir, entendre, rechercher, découvrir. Serons-ils alors exposés à tous les vents, leur œil, leur attention sollicités en permanence – si ce n’est déjà le cas. Où sera le temps où nous installions nos bambins devant un bon vieil écran, protecteur, rassurant…

En attendant, les enfants sont régulièrement les vedettes des études et documents sur les écrans : le rapport 2013 du Défenseur des droits Enfants et écrans : grandir dans le monde numérique, l’avis émis le 7 janvier 2013 par l’Académie des sciences L’enfant et les écrans, un article du journal Le Monde commentant ce dernier avis “Laisser les enfants devant les écrans est préjudiciable”, enfin le sondage effectué par l’institut Viavoice (fin 2012) concernant les pratiques des 9-16 ans sur Internet.

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Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (7)

Le milieu du sandwich

Pour qui prenons-nous les 9-12 ans ? On se penche beaucoup sur les petits, sur ce qu’ils font, sur ce qu’ils aimeraient lire, sur les jouets qu’ils voudraient bien avoir et qui ressembleraient à ceux de papa et maman, sur leur saine utilisation des écrans et la façon dont ils les manipulent – en s’émerveillant sur leur précocité en la matière. On scrute, on étudie, on anticipe pour le pire ou pour le meilleur. Ils ont le beurre et le pain sur lequel le tartiner :  des applications en tous genres (jeux, coloriages, livres, musique, photo, etc.), des supports pour ces applications (Storio 2, Gulli, Lexibook et autres tablettes).

On s’intéresse aussi aux adolescents. De quels mobiles sont-ils équipés ? Comment s’en servent-ils ? Quelles sont leurs pratiques sur internet ? Les mettent-elles en danger ? Avec des réflexions sur le sujet plutôt intéressantes, notamment celle sur le “droit à l’oubli”. À quoi jouent-ils ? Que lisent-ils ? À tel point que la lecture des ados est devenue un créneau éditorial à elle toute seule.

Mais que faisons-nous pour les 9-12 ans ? En matière de livre numérique, l’offre qui leur est destinée est pour l’instant très pauvre. Alors qu’ils manipulent parfaitement une tablette ou un smartphone. Le web ? Ils savent également s’y rendre. De là à les y envoyer pour un oui ou pour un non, il n’y a qu’un pas. C’est notamment frappant dans le reportage diffusé sur TF1 sur l’iPad et les enfants. On y voit une institutrice de CE2 demander à ses élèves de faire des recherches sur Wikipedia via les tablettes dont ils disposent. C’est singulier. On aurait aimé voir que l’iPad puisse servir à innover, à faire autre chose que surfer sur le web.

Que faisons-nous de ces 9-12 ans en les envoyant chercher sur internet des réponses à leurs questions ? Sans aucun recul, sans aucune analyse. On peut mettre des limites chez soi. En veillant, en naviguant avec son enfant ou en se réfugiant au sein de navigateurs sécurisés comme Potati ou Bayam. Dans les deux cas – à la différence que Bayam est payant –, l’enfant n’accède qu’aux sites sélectionnés pour le navigateur et peut surfer tout en garantissant à ses parents une certaine tranquillité d’esprit. C’est une très bonne nouvelle que ces logiciels existent et cela soulage et rassure sans doute de nombreux chargés de famille. N’empêche. Il manque, pour ces 9-12 ans, que l’on expédie enquêter sur Victor Hugo ou sur le moteur à explosion, un apprentissage en amont, un travail pédagogique sur l’usage du web, sur l’utilité, ou non, des informations qu’on peut y trouver, sur leur qualité, sur leur volatilité.

Quel sens critique développent nos 9-12 ans ? Pourquoi les pousse-t-on désormais à faire leurs recherches scolaires ou parascolaires sur internet ? Les livres de documentation existent encore. Est-ce la facilité d’accès ? Cela peut sembler moins fastidieux que de scruter le sommaire d’un bouquin. Est-ce l’universalité encyclopédique que représente le web ? On s’égarait avant dans l’Encyclopédie Universalis. On se noie maintenant dans Google. Et il faut avouer que c’est bien plus distrayant.
C’est aussi là où le bas blesse. Que retirent nos enfants de leurs recherches ? Comment leur apprendre à aller à l’essentiel ? Où est la place du livre documentaire – papier ou numérique peu importe ? Les propos de Frédéric Kaplan à ce sujet sont intéressants (voir Les trois futurs des livres-machines) : il oppose l’Encyclopédie, enrichie, actualisée en permanence, vouée à l’expansion – ce à quoi aujourd’hui le web –  et le livre, qui est au contraire un système fermé, linéaire, avec un début et une fin. De façon très résumée et simplifiée (mais pas erronée j’espère), trois futurs sont alors envisageables pour les “livres-machines” : les livres deviennent des ressources standardisées, les données d’une immense base de données, l’existence des livres est prolongée par celle d’applications fermées qui incluent tout ce que leurs concepteurs veulent bien y mettre, enfin les livres deviennent des interfaces pour contrôler nos écrans, voire organiser notre vie…

Quel est l’avenir du livre documentaire pour nos 9-12 ans ? Pour ce milieu du sandwich, trop grand pour les applications de découvertes enfantines, trop petit pour aller surfer sur la toile en solitaire. Il faudrait pour eux une encyclopédie “ouverte-fermée”. Totalement contradictoire mais beau sujet de recherche.