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Réinventer les lieux de l’apprendre

aix-libris2014Petit retour sur une conférence matinale donnée par Bruno Devauchelle, à l’occasion de la journée professionnelle du salon Aix-Libris, le 5 juin dernier.

Bruno Devauchelle est docteur en sciences de l’éducation enseignant et formateur en milieu professionnel dans le domaine du numérique en éducation, chercheur au  sein de l’unité TECHNE de l’université de Poitiers.

“Vers de nouveaux lieux de l’apprendre”, “Pourquoi l’école pourrait ne plus faire consensus à l’ère du numérique ?” furent les pistes de réflexion ouvertes. Il est toujours difficile, hors contexte, de livrer un retour intégral et fidèle à partir de notes. À défaut, voici quelques thèmes et idées retenues ci-dessous.

Le monde scolaire, qui n’est pas un monde fermé, risque de ne plus faire consensus dans la société : d’autres lieux, physiques et virtuels, transmettent le savoir et permettent des apprentissages. D’autant plus que les supports et lieux des savoirs peuvent être à très grande proximité des gens et ne sont plus sanctuarisés (comme ont pu l’être les bibliothèques). Les “murs” deviennent poreux avec le numérique.

• L’accès au savoir a changé (développement des moyens de diffusion, place importante de l’usager dans l’information, mise en question des supports traditionnels) mais la médiatisation de masse reste dominante, la marchandisation de l’information-communication domine et fait suite à l’industrialisation.

Quels relais, quels ponts peuvent être mis en place entre l’éducation scolaire et l’interaction offerte par ailleurs sur tous les autres supports, canaux d’information et dans les lieux que sont les médiathèques et les musées ? L’école n’est pas le seul levier à activer pour accéder à la connaissance. Des initiatives comme celles du Guichet du Savoir accompagnent les usagers dans leur démarche vers le savoir.

• L’écrit décline. Le livre maintient son emprise sur le monde scolaire. À l’extérieur : il est un support réservé à l’élite car le livre coûte cher. D’autres objets supports de savoirs sont accessibles à tous et aujourd’hui plus répandus que les livres.

• Réinventer les lieux de l’apprendre : mettre en lien ceux qui existent déjà et responsabiliser les acteurs de la société sur les question de l’apprendre. Le numérique ne fait pas disparaître la pédagogie. L’“apprendre” se développe aujourd’hui en dehors de l’école au risque de l’ignorance. Il ne s’agit pas seulement d’avoir en main les outils d’accès au savoir, mais de donner les connaissances nécessaires pour y arriver.

En espérant que ces constats et remises en question puissent aider à ouvrir des chemins pédagogiques et bien nourris !

Si, par ailleurs, vous souhaitez écouter Bruno Devauchelle, vous pouvez l’entendre ici, à l’occasion d’une émission diffusée sur France inter le 25 août 2012, Transmission du savoir et numérique. À lire également : les articles de son blog et notamment L’école, une télévision à chaîne unique ? ainsi que les chroniques numériques du café pédagogique.

Métamorphose

Une métamorphose. C’est vraisemblablement ce qui est en train de se passer dans le secteur de l’édition, irriguée par le numérique. Comme la plupart des secteurs économiques d’ailleurs. Où en sommes-nous dans la production éditoriale pour enfants ? Voici quelques tendances observées de loin : une offre plus importante mais aux contenus presque standardisés, des éditeurs plus nombreux mais toujours à la recherche d’un marché. À quel stade de la “mue” numérique correspond cette phase ? Car elle n’est sans doute que transitoire ; le livre numérique jeunesse n’a certainement pas fini d’évoluer.

L’offre de contenus numériques pour les moins de 12 ans apparaît plus dense, plus fournie. Elle est aussi davantage mise en valeur qu’il y a un an, plus visible, plus accessible. L’équipement croissant des familles en matière de support et la perception qu’une tablette peut-être “bonne” pour les enfants n’y est pas étranger. Enfin, on l’espère, le travail de certains prescripteurs touche davantage de parents. Declickids ou La Souris Grise, qui mettent en lumière et critiquent nombre d’applications, donnent un très bon aperçu de la production, de ce qu’il faut en retenir.

En revanche, si le catalogue jeunesse s’est étoffé, il ne s’est pas diversifié à la même vitesse. Voire, il a tendance à se standardiser. On n’ira pas jusqu’à dire que les applications se ressemblent toutes mais certaines, à peine sorties de l’œuf, présentent, par leur contenu, un air de “déjà vu”. Les jolies applications sont légion, les contenus novateurs le sont moins fréquemment. À l’image de la dernière application réalisée par Europa Apps, Kids Square. Les illustrations sont charmantes, la réalisation artistique est réussie mais le contenu (3 types de jeux : memory, puzzle, jeu des différences) décevant. Pourquoi acheter une nouvelle application de jeux pour ses enfants lorsqu’on en a déjà quelques-unes identiques. Il paraîtrait singulier d’acquérir 10 jeux de l’oie différents pour s’amuser en famille quand un seul suffit.

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Le support numérique et ce qu’on en voit, l’écran essentiellement, n’est-il exploré pour le moment que pour ce qu’il montre au premier abord et non pour ce qu’il peut contenir ? Quelles sont les attentes ? Où en est ce marché potentiel d’acheteurs d’applications jeunesse ? Nous n’avons pas fini d’essayer de cerner les comportements. La fracture entre les parents familiers de l’usage des tablettes avec leurs enfants et ceux qui ne sont pas équipés, qui ne peuvent ou ne veulent pas l’être est immense. L’école, les bibliothèques comblent aujourd’hui difficilement la faille. Avec le livre numérique, dans sa forme actuelle, le contenu ne se confond pas avec son support comme c’est le cas pour le livre imprimé.
Alors, ce qu’on classe dans les “livres” sous format applicatif n’est-il définitivement pas un livre ? Il ne serait qu’une forme transitoire de l’allure que prendra le livre dans quelques années. Une forme en voie de péremption. Ce qui était innovant hier en matière d’applications pour la jeunesse semble moins nouveau aujourd’hui et sera d’arrière-garde demain. La mue ne fait que commencer. Le livre et l’écran : mariage interactif fait un état des lieux intéressant de la manière dont peuvent s’articuler papier et numérique, des problématiques qui y sont liées.

Ils sont de plus en plus nombreux à travailler à cette métamorphose du livre et à explorer les potentialités ouvertes par l’usage du numérique dans la production. Lorenzo Soccavo, chercheur en prospective, a fait un recensement, régulièrement mis à jour, de ces éditeurs dit “pure-players” que l’on a tendance à opposer, dans les termes en tout cas, aux éditeurs traditionnels de livres imprimés alors que le travail de base est le même. Un texte narratif ou documentaire doit répondre à certaines exigences éditoriales sur la forme et sur le fond, quel que soit son support. Le défi pour les pure-players est de trouver et de toucher les lecteurs. Des initiatives tentent de les y aider : les propositions diverses du Labo de l’édition, des rencontres comme le Bookcamp jeunesse, (un programme d’échange et d’ateliers pour les éditeurs), la naissance du Crak, le Cercle des éditeurs d’applications pour les Kids. On ne peut que souhaiter qu’elles portent leurs fruits et qu’elles permettent aux éditeurs numériques de trouver leur marché, de légitimer ainsi leur existence.

Lecture du jour

Ne passez pas à côté du rapport 2012 du Défenseur des Droits, intitulé Enfants et écrans : grandir dans le monde numérique. Les usages, le contrôle, l’éducation, l’accès à l’information, la vie privée… autant de thématiques incontournables qui devraient alimenter la réflexion et les recherche sur les contenus numériques jeunesse.

Visite estivale

Un peu de jeunesse, un peu d’auto-promotion, mais exceptionnellement pas question de numérique !

Si vous passez par la Franche-Comté cet été, vous irez – sans aucun doute possible ! – visiter la saline royale d’Arc-et-Senans. Cette manufacture de sel, conçue au siècle des Lumières par Claude Nicolas Ledoux, est un site exceptionnel pour son histoire, pour son architecture, pour l’utopie qui l’a fait naître.
Ne rechignez pas à y aller avec vos enfants, même jeunes : il y a beaucoup d’espace, des jardins thématiques et surtout un carnet visite pour les 6-12 ans (et plus si affinité) ! Un petit guide bien illustré pour tout comprendre sur la saline et jouer à découvrir ce lieu magnifique.

 

 

Chercheurs d’or

Il n’y a aucune raison pour que se perdent des histoires comme Les trois petits cochons ou Alice au pays des merveilles. Il en existe déjà plusieurs versions numériques. En revanche, on peut se poser la question de savoir si des titres qui ne sont plus réédités depuis longtemps vont refaire surface. Le numérique va-t-il permettre d’extraire des cartons des pépites oubliées ?

Allons plus loin. Quel type de contenus encore inexistants dans leur version papier va faire naître le numérique ? Quelles vont être les facilités que le papier ne permet pas et sur lesquels les éditeurs vont pouvoir s’appuyer ? La production est encore un peu pauvre pour donner une vue d’ensemble et dégager de grandes tendances. Mais s’il y a une application jeunesse à côté de laquelle vous ne devez pas passer, remarquable pour son innovation et sa belle utilisation de l’écran, c’est celle-ci : Dans mon rêve (e-Toile éditions). Ni complètement livre, ni complètement jeu, ni dessin animé. Qu’est-ce alors ?

Ne nous satisfaisons pas de tout ce qui fait du bruit, de tout ce qui est en mouvement incessant, de tout se qui se tape, se glisse, se pince, etc. Soyons des chercheurs d’or pour nos enfants, abreuvons-les de ce qui les fait lire, de ce qui les fait jouer, de ce qui les fait rêver.

Transmettre

Nous imaginons tous que nos enfants vont adorer les albums, les livres qui nous ont marqués lorsque nous avions leur âge. Nous nous accrochons facilement à ce que nous estimons être des « valeurs sûres » en matière de lecture. Nous fournissons à nos bambins ce que nous connaissons : en premier lieu, les livres qui ont accompagné notre éveil littéraire, qui nous ont donné le goût de lire. La plupart du temps, nous les achetons ou les empruntons, tout heureux de les trouver encore en librairie ou en bibliothèque. D’autres fois, nous leur transmettons avec émotion l’exemplaire que nous avons lu et relu avant de le conserver pieusement en pensant à notre progéniture future. Tout cela pour observer que la transmission livresque se fait par le papier et, en général, au sein de la famille, dans les premières années de pratique de la lecture en tout cas.

Cela n’empêche pas de tomber parfois de haut lorsque votre enfant feuillette un livre que vous avez tant aimé et, peu intéressé, le laisse de côté pour ne plus y toucher ! Mais que se passe-t-il ? Où ai-je fauté ? Nulle part. Ce n’est pas parce que votre enfant ne lit pas exactement tout ce que vous avez aimé – et oui chaque être est unique, je crois – qu’il ne baigne pas dans un environnement culturel et livresque qui est le vôtre et qui laissera son empreinte d’une manière ou d’une autre.

Cet environnement risque d’être bientôt – s’il ne l’est déjà – bousculé par l’arrivée du numérique dans la lecture. Qu’allez-vous transmettre à vos enfants demain ? Des livres ? Des tablettes ? Avec le livre papier, c’est facile : le support et le contenu ne font qu’un seul et même objet que l’on peut presque se passer de génération en génération. La transmission est simple. Et, jusqu’à maintenant, on associe souvent un contenu à la couverture du livre dont il est question, ou bien à son format, à sa mise en page particulière ou encore à d’autres éléments liés à la fabrication de l’ouvrage. Tout va bien, l’univers est familier.

Mais avec le livre numérique, tous ces repères fichent le camp : le contenu est toujours là, mais le support est étranger, voire étrange… Les parents ne sont pas équipés du support qu’il faut et, s’ils le sont, ne sont pas familiers avec les contenus proposés. Alors transmettre sa tablette ou sa liseuse ? Certainement pas. Nous en gardons pour l’instant un usage personnel, quelquefois familial. Mais dans quelques années, l’ergonomie des tablettes aura sans doute évolué, le format et la présentation de leurs contenus également. L’avenir du papier comme support de lecture semble menacé ? Peu importe, la question n’est finalement pas essentielle. Il est aujourd’hui urgent de s’adapter et, à défaut d’avoir des compétences techniques, de conseiller, donner un avis, critiquer les nouveautés numériques.

S’accrocher et imposer à tout prix le livre papier, au risque de couper ses enfants des progrès technologiques, ne semble pas être une solution à long terme. Il faut donc trouver une nouvelle voie, inventer de nouveaux modes de transmission avec les moyens auxquels il va falloir désormais s’adapter. Car comme le disent Les fantastiques livres volants de Morris Lessmore – conte numérique plutôt réussi – les années passent mais les mêmes histoires font toujours rêver…

Accueillez la nouveauté numérique comme une opportunité !