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Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (5)

O tempora, o mores…

Quelques interrogations pour rebondir sur le sondage de l’institut CSA réalisé pour l’Observatoire Orange  et Terrafemina sur les tablettes tactiles et les usages qu’en font les enfants de moins de 12 ans (voir aussi le compte-rendu qu’en fait La Souris Grise). Une série d’articles de Terrafemina accompagne les résultats de ce sondage : Tablette tactile : la nouvelle nounou ?, Génération tablette : “Les enfants réclament le même jouet que leurs parents”, Génération tablette : “Les enfants ne deviennent pas plus intelligents avec un iPad”, Génération tablette : les applications pour enfants, un marché en plein boum.

Les résultats de l’enquête sont intéressants, les questions qu’ils posent encore plus. En effet, le sondage révèle que dans les foyers dont les parents sont équipés d’une tablette tactile (près de 30 %) – pour ne pas dire un iPad – 71 % des enfants de moins de 12 ans l’utilisent. Pour quoi faire ? Un peu tout : lire, jouer, apprendre, dessiner, bricoler. À travers des entretiens avec un psychiatre et une psychothérapeute, deux dangers principaux sont évoqués dans les différents articles accompagnant cette étude. Le premier est celui de transformer la tablette en un outil d’apprentissage, d’éducation et de n’être plus un jouet pour l’enfant. Le second risque est celui de faire disparaître les livres des chambres des petits.

Ce dernier risque existe et place la barre assez haut pour les éditeurs d’applications-livres pour enfants. Tourner les pages d’un livre signifie que l’on avance dans le récit. Ce qui est passé est lu et compris, ce qui est à venir va clore l’intrigue commencée. La construction d’une histoire se fait dans la durée, celle, plus ou moins longue, que met le lecteur à avancer dans son livre. Et quelle fierté pour un lecteur débutant d’avoir été entraîné par un récit et d’être venu à bout de son ouvrage !

Quel type de lecture vont alors construire les générations d’enfants à venir ? La tablette tactile, comme support de lecture, peut-elle remplir le même rôle qu’un livre imprimé. Les e-books pour les plus jeunes et quelques applis livres proposent de tourner les pages par mimétisme avec le papier. Mais pas besoin d’iPad pour faire ça…

C’est là que ça devient intéressant. Des éditeurs numériques jeunesse se sont lancés dans la construction d’histoires pour tablette. Une conception différente s’appuyant sur ce que permet l’écran et non sur le déroulement d’une histoire page après page. Les recherches, les trouvailles sont inédites, amusantes. Pour autant, les nouvelles façons de construire un récit lui ôtent-elles sa linéarité ? L’action de lire risque-t-elle de ne plus ne s’inscrire dans le temps ? Certains repères doivent-ils être sauvegardés à tout prix pour le bon développement intellectuel de nos bambins et pour ne pas leur ôter le goût de lire ? Autant de questions pour les éditeurs d’applications…

Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (3)

De l’éducation nouvelle à la nouvelle éducation ?

L’éducation nouvelle, courant pédagogique mis en pratique à partir du 19e siècle sur le plan international, est toujours d’actualité dans l’enseignement des apprentissages. Les pédagogies Freinet et Montessori sont utilisées dans de nombreuses écoles, même à la maison. Rendre l’enfant actif de sa formation, lui faire explorer ses centres d’intérêts, le sensibiliser aux matières intellectuelles autant qu’à celles plus manuelles ou artistiques participent à un enseignement complet.
Paul Faucher, le créateur du Père Castor, s’inscrit dans ce courant de l’éducation nouvelle au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le nom même de “Père Castor” se veut le symbole d’une démarche constructive ; ouvrir les enfants au monde, les emmener sur le “terrain”, mettre à leur disposition des ouvrages à découper, à construire – tels sont les premiers livres du Père Catsor, alors que nous n’en connaissons aujourd’hui que les albums. Paul Faucher participe ainsi à la naissance de la littérature jeunesse.
En effet, au début des années 1930, il existe peu, voire pas, de livres pour les enfants trop petits pour aller à l’école. La littérature est d’abord faite pour les grands, ceux qui savent lire. Et les textes contemporains sont rares ! La parution d’histoires à raconter, où les illustrations prennent une place aussi importante que le texte, est une révolution. La parution de L’histoire de de Babar le petit éléphant, date également de cette période (1931) : le grand format des albums, les illustrations rencontrent un très grand succès. Babar, comme les premiers albums du Père Castor, n’ont aujourd’hui rien perdu de leur notoriété.

Revenons à nos moutons. Il semble que le cœur de l’éducation nouvelle, telle que la prônait, entre autres, Paul Faucher, est l’activité au centre de laquelle se trouve l’enfant. L’exploration physique, sensorielle, et pas seulement intellectuelle, du monde qui l’entoure. Certaines applications interactives pour enfants ne participent-elles pas à cette démarche ? Elles captent son intérêt et permettent à l’enfant de lire, de toucher, d’écouter. Les applications issues de la méthode Montessori sont nombreuses (hasard ?) : la Dictée muette et le Son des lettres en sont deux exemples que vous pouvez tester. L’application 10 doigts de Marbotic, à découvrir sous peu, est prometteuse. On y retrouve la manipulation, l’approche sensorielle. L’accroche de Marbotic ? “Le monde au bout des Doigts !”
La tablette tactile peut se révéler être un outil pédagogique très utile, si tant est que le contenu suit… Et que l’enfant n’est pas passif, loin de là. Le vocabulaire a changé, l’éducation n’est plus active mais interactive ! Les tablettes tactiles ouvrent un champ très large de nouvelles expérimentations pédagogiques. Vont-elles devenir de véritables outils d’enseignement ? Il y a des chances. Allons-nous vers une nouvelle éducation ? Et vers quelle littérature jeunesse ?

Dans tous les sens

Ne nous trompons pas. Ce n’est, à terme, pas la tablette tactile qui attirera les lecteurs vers le livre numérique, mais les nouvelles formes de narration qu’elle ouvre. Le support n’est qu’un moyen, utilisé de différentes manières, selon sa nature, pour accueillir un contenu de textes et d’images. C’est donc la façon dont les tablettes vont être utilisées par les éditeurs de contenu livresque qui convaincra, ou non, parents et enfants.

Une tablette est tenue horizontalement ou verticalement, peut être géolocalisée, accueille des textes dont les caractère peuvent être grossis, espacés, éclairés, des illustrations animées et beaucoup d’autres choses encore. L’écran pourra, un jour, être souple, se plier, se rouler, être glissé dans une poche. Que va-t-on alors lire dessus ? De quelle manière ? Comment toutes les fonctionnalités existantes et à venir vont-elles être explorées ?

Sans tomber dans le divertissement à tout prix qui, selon une étude récente, est plutôt néfaste à une lecture concentrée et compréhensible par les enfants (Actualitté, 7 juin 2012), il est possible de créer des livres pour tablettes, qui perdraient de leur charme sous une forme imprimée. Fli Fli et Flo Flo en est une illustration : deux personnages, deux histoires, l’une se lit à la verticale, l’autre à l’horizontale. Et c’est convaincant ! L’application Renversant ! joue également sur les changements de sens de l’écran pour suivre l’histoire.

Les écrans, quels qu’ils soient, appartiennent à l’univers de nos enfants et c’est peine perdue de tenter de les ignorer. Veillons donc à ce qu’ils accueillent des choses de qualité, une utilité didactique avérée – les fonctionnalités offertes par les tablettes sont convaincantes dans l’apprentissage de la lecture, auprès des enfants dyslexiques notamment.
Veillons à ce que le sens des livres numériques ne soit pas seulement horizontal ou vertical, mais qu’il soit aussi contenu dans les histoires. L’usage pertinent des tablettes auprès des petits en dépend. Aucune supervision éditoriale n’est donc superflue sous prétexte que la technologie prend le dessus.

Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (1)

Histoire du soir, bonsoir ?

L’un des premiers objets que les parents partagent avec leur enfant est sans doute le livre. Dans beaucoup de familles, l’histoire du soir est un instant sacré, un rituel, autour duquel on se retrouve, autour duquel on échange souvent de façon plus apaisée qu’à d’autres moments de la journée ! L’histoire du soir, jusqu’à maintenant, c’est aussi un livre imprimé que l’enfant touche, feuillette indéfiniment, qu’il garde sur son lit, ou à côté, avant de s’endormir, qu’il emporte parfois à l’école ou dans son sac quand il voyage. Comme avec un doudou, le tout-petit peut avoir du mal à s’en séparer. L’objet-livre acquiert alors une valeur inestimable, mais son contenu également puisque l’enfant, son livre à la main, vit et revit l’histoire, la raconte aux autres, s’en inspire pour jouer.

Que devient la même histoire lue sur une tablette tactile ? La convivialité est préservée : on peut se réunir autour, en famille, comme autour d’un livre imprimé. Cependant, la lumière sur l’écran, sa taille (parfois plus petite que celle d’un album ouvert) peuvent gêner certains lecteurs. L’image est capable d’offrir du mouvement : on frôle de temps en temps le dessin animé (dans les aventures de Stella et Sacha par exemple). L’histoire a souvent une version audio et peut donc être écoutée (Le cerisier par exemple ou encore Gaspard, le loup qui avait peur du loup). Le récit peut aussi être le résultat d’un jeu, ou être interrompu par un jeu (Les Histoires de lapin). Il a encore quelquefois un rôle didactique d’apprentissage de la lecture : J’adore le jus de rat.
Sur un écran, l’histoire prend ainsi des formes mouvantes et très variées, là où le statut figé du livre imprimé laisse la place à l’imagination… L’imagination, une façon qu’a l’enfant de s’approprier un livre, qu’il perd peut-être quelquefois lorsqu’il se retrouve face à un écran qui lui impose, pour ne donner qu’un exemple, telle voix pour tel personnage.

Mais il ne s’agit pas ici de faire un comparatif des avantages et des inconvénients du livre imprimé face au livre numérique. Il vaut mieux s’interroger sur les usages. La lecture d’une histoire pour enfants sur écran va sans doute modifier les habitudes qui ont été prises avec le livre papier. L’histoire du soir est un moment où l’enfant ne fait rien d’autre qu’écouter. Il s’immerge dans cet instant avant de plonger dans le sommeil. Avec l’écran d’une tablette tactile et son interactivité, va-t-il encore être possible de ne rien faire en écoutant une histoire ? De préserver ce moment d’abandon, de non activité ? Faut-il alors réserver l’usage de la tablette à des moments plus ludiques, plus actifs ? Quelle sorte de lecteurs vont donc devenir nos enfants ? Peut-on s’attacher à un livre numérique comme on peut se lier à l’objet imprimé ? Il est trop tôt pour répondre à ces questions, mais il est temps d’observer et de veiller.