Archives du mot-clé usage

Métamorphose

Une métamorphose. C’est vraisemblablement ce qui est en train de se passer dans le secteur de l’édition, irriguée par le numérique. Comme la plupart des secteurs économiques d’ailleurs. Où en sommes-nous dans la production éditoriale pour enfants ? Voici quelques tendances observées de loin : une offre plus importante mais aux contenus presque standardisés, des éditeurs plus nombreux mais toujours à la recherche d’un marché. À quel stade de la “mue” numérique correspond cette phase ? Car elle n’est sans doute que transitoire ; le livre numérique jeunesse n’a certainement pas fini d’évoluer.

L’offre de contenus numériques pour les moins de 12 ans apparaît plus dense, plus fournie. Elle est aussi davantage mise en valeur qu’il y a un an, plus visible, plus accessible. L’équipement croissant des familles en matière de support et la perception qu’une tablette peut-être “bonne” pour les enfants n’y est pas étranger. Enfin, on l’espère, le travail de certains prescripteurs touche davantage de parents. Declickids ou La Souris Grise, qui mettent en lumière et critiquent nombre d’applications, donnent un très bon aperçu de la production, de ce qu’il faut en retenir.

En revanche, si le catalogue jeunesse s’est étoffé, il ne s’est pas diversifié à la même vitesse. Voire, il a tendance à se standardiser. On n’ira pas jusqu’à dire que les applications se ressemblent toutes mais certaines, à peine sorties de l’œuf, présentent, par leur contenu, un air de “déjà vu”. Les jolies applications sont légion, les contenus novateurs le sont moins fréquemment. À l’image de la dernière application réalisée par Europa Apps, Kids Square. Les illustrations sont charmantes, la réalisation artistique est réussie mais le contenu (3 types de jeux : memory, puzzle, jeu des différences) décevant. Pourquoi acheter une nouvelle application de jeux pour ses enfants lorsqu’on en a déjà quelques-unes identiques. Il paraîtrait singulier d’acquérir 10 jeux de l’oie différents pour s’amuser en famille quand un seul suffit.

mzl.godryxqg.320x480-75

 

 

 

 

Le support numérique et ce qu’on en voit, l’écran essentiellement, n’est-il exploré pour le moment que pour ce qu’il montre au premier abord et non pour ce qu’il peut contenir ? Quelles sont les attentes ? Où en est ce marché potentiel d’acheteurs d’applications jeunesse ? Nous n’avons pas fini d’essayer de cerner les comportements. La fracture entre les parents familiers de l’usage des tablettes avec leurs enfants et ceux qui ne sont pas équipés, qui ne peuvent ou ne veulent pas l’être est immense. L’école, les bibliothèques comblent aujourd’hui difficilement la faille. Avec le livre numérique, dans sa forme actuelle, le contenu ne se confond pas avec son support comme c’est le cas pour le livre imprimé.
Alors, ce qu’on classe dans les “livres” sous format applicatif n’est-il définitivement pas un livre ? Il ne serait qu’une forme transitoire de l’allure que prendra le livre dans quelques années. Une forme en voie de péremption. Ce qui était innovant hier en matière d’applications pour la jeunesse semble moins nouveau aujourd’hui et sera d’arrière-garde demain. La mue ne fait que commencer. Le livre et l’écran : mariage interactif fait un état des lieux intéressant de la manière dont peuvent s’articuler papier et numérique, des problématiques qui y sont liées.

Ils sont de plus en plus nombreux à travailler à cette métamorphose du livre et à explorer les potentialités ouvertes par l’usage du numérique dans la production. Lorenzo Soccavo, chercheur en prospective, a fait un recensement, régulièrement mis à jour, de ces éditeurs dit “pure-players” que l’on a tendance à opposer, dans les termes en tout cas, aux éditeurs traditionnels de livres imprimés alors que le travail de base est le même. Un texte narratif ou documentaire doit répondre à certaines exigences éditoriales sur la forme et sur le fond, quel que soit son support. Le défi pour les pure-players est de trouver et de toucher les lecteurs. Des initiatives tentent de les y aider : les propositions diverses du Labo de l’édition, des rencontres comme le Bookcamp jeunesse, (un programme d’échange et d’ateliers pour les éditeurs), la naissance du Crak, le Cercle des éditeurs d’applications pour les Kids. On ne peut que souhaiter qu’elles portent leurs fruits et qu’elles permettent aux éditeurs numériques de trouver leur marché, de légitimer ainsi leur existence.

Publicités

Les vedettes de l’écran

Écran n. m. (moyen néerl. sherm, grille). 1. Panneau, dispositif qui arrête, atténue la chaleur, la lumière, etc. 2. Tout objet qui empêche de voir, qui protège. […] 6. Dispositif d’affichage électronique d’images ou de données.” Voici les sens principaux du mot donnés par le Petit Larousse. Dans un sens l’écran cache, protège, dans un autre il montre et affiche. Ce qui, à l’origine, dissimulait, arrêtait la chaleur ou la lumière, désigne aujourd’hui un objet de diffusion (de lumière), d’attraction. Si l’on se protège derrière un écran, total ou non en cette période de sports d’hiver, à quoi s’expose-t-on lorsqu’on est devant ?

Nos enfants y sont. Devant. Et quand on est devant, il n’est pas toujours évident de savoir qui est derrière. En revanche, celui qui est derrière dispose de plus en plus de données pour savoir qui est devant. L’écran n’est plus protecteur mais on s’en protège. Pour autant, on ne s’affole plus devant l’écran ; le diaboliser est, de l’avis général, dépassé. En revanche former nos enfants à ce que l’écran leur montre reste d’actualité. Leur apprendre à voir, à évaluer que ce qu’ils découvrent lorsqu’ils sont devant un écran d’ordinateur ou de tablette, leur faire prendre conscience que le contenu visible a été réalisé par des gens qui sont “derrière”. Que toute personne peut interagir sur ce qui apparaît à l’écran. Qu’eux, enfants, deviennent acteurs devant un écran et qu’ils doivent en mesurer la responsabilité. Que la frontière entre “devant” l’écran et “derrière” l’écran est de plus en plus floue. Les réseaux sociaux, notamment, brouillent les repères : ils permettent d’atteindre les autres à travers l’écran, comme si l’on pouvait y entrer.

Sous la forme d’une tablette ou d’un smartphone, l’écran est omniprésent et devient un vrai caméléon. Il se met dans sa poche, contient toutes les fonctions voulues et prend toutes les apparences que l’on souhaite lui donner. On peut imaginer que l’écran sera un jour transparent aux yeux de nos enfants, qu’il ne sera plus indispensable pour afficher ce (ou ceux) qu’ils souhaitent voir, entendre, rechercher, découvrir. Serons-ils alors exposés à tous les vents, leur œil, leur attention sollicités en permanence – si ce n’est déjà le cas. Où sera le temps où nous installions nos bambins devant un bon vieil écran, protecteur, rassurant…

En attendant, les enfants sont régulièrement les vedettes des études et documents sur les écrans : le rapport 2013 du Défenseur des droits Enfants et écrans : grandir dans le monde numérique, l’avis émis le 7 janvier 2013 par l’Académie des sciences L’enfant et les écrans, un article du journal Le Monde commentant ce dernier avis “Laisser les enfants devant les écrans est préjudiciable”, enfin le sondage effectué par l’institut Viavoice (fin 2012) concernant les pratiques des 9-16 ans sur Internet.

Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (8)

En extension

On tourne en rond. C’est en tout cas l’impression ressentie par moments à propos des livres numériques pour la jeunesse – et même des livres numériques en général – et la quête d’un modèle économique. Les questions sur le support (liseuse ou tablette) et sur le format (application versus ePub), notamment, occupent une grande partie de la place. Interrogations  cruciales car les débouchés commerciaux en découlent pour le moment.

Or, peut-on s’appuyer sur l’usage de tel ou tel format pour bâtir un modèle économique ? Avec quelques raccourcis rapides, on a tendance à le croire parfois en constatant que la production des applications est tellement onéreuse qu’il vaut mieux adopter le format ePub. Lorsqu’on l’on découvre la version du Petit Prince commercialisée – au prix de 9,99 € – par Gallimard sur l’iBookstore en décembre dernier, on peut être dubitatif, et surtout déçu.

Le Petit Prince

 

 

 

 

 

Que veut-on faire au juste pour les enfants ? Justifier l’usage de plus en plus fréquent des écrans par la littérature à la place des jeux ? Veut-on instaurer de nouveaux modes de lecture pour les amener au livre ? Pour les plus jeunes, davantage que la lecture connectée,  il semble que le format applicatif, donc fermé,  soit le plus approprié. Et nécessaire finalement à la linéarité d’un récit. Un peu à l’instar de Frédéric Kaplan à propos des applications, dans Les trois futurs des livres-machines, François Gèze évoque, sur son blog, le besoin de se réfugier régulièrement dans des “livres clos”, les livres imprimés, par opposition à l’hypertexte qui invite à la dispersion.

Alors si l’on a le livre imprimé comme ouvrage “fermé” pourquoi produire des livres numériques sous forme d’applications ? Quels enfants les lisent aujourd’hui ? Quels sont ceux qui les liront-ils demain ? Le numérique est intéressant pour la quantité d’informations à laquelle il donne accès. A contrario, on n’a aucune envie de laisser les moins de 12 ans partir sur le web sans garde-fous.
La réflexion sur le modèle économique du livre numérique jeunesse semble finalement assez balbutiante. La question du format n’est qu’un élément et ne doit sans doute pas occulter une réflexion plus profonde : qu’apporte le numérique en plus du papier ? Est-il justifié ? Pour quels usages et quels usagers ?

La production numérique jeunesse se justifie pleinement lorsqu’elle est une extension du domaine de l’écrit, un prolongement des livres imprimés, un prolongement innovant et ludique. Elle semble moins pertinente lorsqu’elle prend le visage d’une production mimétique des réalisations éditoriales papier.

Bonne année !

Lecture du jour

Ne passez pas à côté du rapport 2012 du Défenseur des Droits, intitulé Enfants et écrans : grandir dans le monde numérique. Les usages, le contrôle, l’éducation, l’accès à l’information, la vie privée… autant de thématiques incontournables qui devraient alimenter la réflexion et les recherche sur les contenus numériques jeunesse.

Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (7)

Le milieu du sandwich

Pour qui prenons-nous les 9-12 ans ? On se penche beaucoup sur les petits, sur ce qu’ils font, sur ce qu’ils aimeraient lire, sur les jouets qu’ils voudraient bien avoir et qui ressembleraient à ceux de papa et maman, sur leur saine utilisation des écrans et la façon dont ils les manipulent – en s’émerveillant sur leur précocité en la matière. On scrute, on étudie, on anticipe pour le pire ou pour le meilleur. Ils ont le beurre et le pain sur lequel le tartiner :  des applications en tous genres (jeux, coloriages, livres, musique, photo, etc.), des supports pour ces applications (Storio 2, Gulli, Lexibook et autres tablettes).

On s’intéresse aussi aux adolescents. De quels mobiles sont-ils équipés ? Comment s’en servent-ils ? Quelles sont leurs pratiques sur internet ? Les mettent-elles en danger ? Avec des réflexions sur le sujet plutôt intéressantes, notamment celle sur le “droit à l’oubli”. À quoi jouent-ils ? Que lisent-ils ? À tel point que la lecture des ados est devenue un créneau éditorial à elle toute seule.

Mais que faisons-nous pour les 9-12 ans ? En matière de livre numérique, l’offre qui leur est destinée est pour l’instant très pauvre. Alors qu’ils manipulent parfaitement une tablette ou un smartphone. Le web ? Ils savent également s’y rendre. De là à les y envoyer pour un oui ou pour un non, il n’y a qu’un pas. C’est notamment frappant dans le reportage diffusé sur TF1 sur l’iPad et les enfants. On y voit une institutrice de CE2 demander à ses élèves de faire des recherches sur Wikipedia via les tablettes dont ils disposent. C’est singulier. On aurait aimé voir que l’iPad puisse servir à innover, à faire autre chose que surfer sur le web.

Que faisons-nous de ces 9-12 ans en les envoyant chercher sur internet des réponses à leurs questions ? Sans aucun recul, sans aucune analyse. On peut mettre des limites chez soi. En veillant, en naviguant avec son enfant ou en se réfugiant au sein de navigateurs sécurisés comme Potati ou Bayam. Dans les deux cas – à la différence que Bayam est payant –, l’enfant n’accède qu’aux sites sélectionnés pour le navigateur et peut surfer tout en garantissant à ses parents une certaine tranquillité d’esprit. C’est une très bonne nouvelle que ces logiciels existent et cela soulage et rassure sans doute de nombreux chargés de famille. N’empêche. Il manque, pour ces 9-12 ans, que l’on expédie enquêter sur Victor Hugo ou sur le moteur à explosion, un apprentissage en amont, un travail pédagogique sur l’usage du web, sur l’utilité, ou non, des informations qu’on peut y trouver, sur leur qualité, sur leur volatilité.

Quel sens critique développent nos 9-12 ans ? Pourquoi les pousse-t-on désormais à faire leurs recherches scolaires ou parascolaires sur internet ? Les livres de documentation existent encore. Est-ce la facilité d’accès ? Cela peut sembler moins fastidieux que de scruter le sommaire d’un bouquin. Est-ce l’universalité encyclopédique que représente le web ? On s’égarait avant dans l’Encyclopédie Universalis. On se noie maintenant dans Google. Et il faut avouer que c’est bien plus distrayant.
C’est aussi là où le bas blesse. Que retirent nos enfants de leurs recherches ? Comment leur apprendre à aller à l’essentiel ? Où est la place du livre documentaire – papier ou numérique peu importe ? Les propos de Frédéric Kaplan à ce sujet sont intéressants (voir Les trois futurs des livres-machines) : il oppose l’Encyclopédie, enrichie, actualisée en permanence, vouée à l’expansion – ce à quoi aujourd’hui le web –  et le livre, qui est au contraire un système fermé, linéaire, avec un début et une fin. De façon très résumée et simplifiée (mais pas erronée j’espère), trois futurs sont alors envisageables pour les “livres-machines” : les livres deviennent des ressources standardisées, les données d’une immense base de données, l’existence des livres est prolongée par celle d’applications fermées qui incluent tout ce que leurs concepteurs veulent bien y mettre, enfin les livres deviennent des interfaces pour contrôler nos écrans, voire organiser notre vie…

Quel est l’avenir du livre documentaire pour nos 9-12 ans ? Pour ce milieu du sandwich, trop grand pour les applications de découvertes enfantines, trop petit pour aller surfer sur la toile en solitaire. Il faudrait pour eux une encyclopédie “ouverte-fermée”. Totalement contradictoire mais beau sujet de recherche.

 

Le livre numérique jeunesse : quels usages ? (6)

Franches connexions ?

Quelles sont les passerelles entre le livre imprimé pour la jeunesse et le livre numérique ? La rencontre entre le livre papier et le livre numérique se fait-elle aujourd’hui au sein des librairies jeunesse ? Celles-ci peuvent-elles constituer des lieux de retrouvailles ?

L’un des moyens de faire connaître l’offre numérique des éditeurs jeunesse pourrait être de l’insérer dans les rayons des librairies et des bibliothèques, en faisant ainsi du format numérique un support accepté, un support accessible, pour le contenu d’un livre au même titre que le papier. Difficile à l’heure où le format numérique d’un livre (application ou ePub) est une question matérielle et technique à part entière. À l’heure où il n’est pas transparent puisqu’il est plus ou moins accessible en fonction du type d’équipement que possèdent les lecteurs.

Les livres numériques jeunesse, beaucoup d’applications et un peu moins d’e-books (ePub ou pdf), ne sont présents ni en bibliothèque, ni en librairie — ou alors de manière anecdotique ou encore via quelques sites internet —, à moins d’avoir des équivalents papier.
Il existe en effet quelques connexions entre le numérique et le papier dans la création éditoriale jeunesse. Il ne s’agit pas ici de catalogues imprimés déjà existants qui ont pu être numérisés, mais d’une offre où le papier et le numérique se rejoignent ou se complètent.

Il faut citer, en premier lieu, les éditions volumiques. Cette maison d’édition se présente comme un véritable “laboratoire de recherche sur le livre, le papier et leurs rapports avec les nouvelles technologies”. Et il en va bien ainsi : Ballon PaperApp, par exemple, est un jeu utilisant à la fois un livre et une tablette (iPad).

 

 

 

Quelle histoire, éditeur d’applications historiques pour enfants, imprime désormais ses monographies de personnages historiques. Ses opus sont commercialisés au prix de 5 € (2,99 € pour les applications) dans les librairies du réseau RMN (Réunion des musées nationaux) et dans quelques librairies parisiennes. L’éditeur devrait également se lancer à la conquête des plus grands distributeurs. Louis XIV, Napoléon, Vercingétorix et Jeanne d’Arc sont aujourd’hui disponibles.

 

 

 

Il est enfin impossible de ne pas évoquer Les fantastiques livres volants de Morris Lessmore (Moonbot Studios). L’histoire, qui a fait l’objet d’un court métrage puis d’une illustre application, existe également sur album imprimé. Mais assez unique dans son genre ! Il est augmenté d’une application, l’Imag•N•O•tron, qui anime, sonorise, lit l’ouvrage lorsque l’on place sa tablette devant l’image… Une réalisation étonnante qui allie le monde de l’animation à celui de l’édition de très belle manière.

 

 

 

La création jeunesse en matière d’applications livresques, voire d’e-books, n’est donc pour l’instant visible en librairie que par les passerelles qui existent entre le papier et le numérique. Les applications seules n’apparaissent que sur le web ou les boutiques d’Apple et de Google. Or, la possibilité de se faire connaître et surtout de vendre ses applications via l’App Store ou Google Play demande des efforts intenses en matière de marketing et de promotion. Ces efforts risquent d’avoir raison de la rentabilité des entreprises d’édition les plus fragiles (voir Casse-tête en attendant Noël) ! L’un des remèdes serait sans doute d’imaginer d’autres solutions pour accueillir l’offre numérique. Certains s’y attachent.

Il y a les prescripteurs d’applications de qualité, dont La Souris Grise. Les commentaires et l’animation faite autour des applis jeunesse, même s’il ne s’agit pas toujours de livres mais aussi de jeux, contribuent certainement à la promotion de ces produits. Il serait intéressant de connaître l’influence de tels prescripteurs sur les ventes d’applications dans un domaine, la jeunesse, où les parents peuvent être avides de conseils et de repères dès qu’il s’agit de nouveautés.

Il y a aussi quelques librairies qui ont des sites web marchands proposant une rubrique “livres numériques”. C’est notamment le cas de leslibraires.fr, de epagine.fr, et d’une librairie belge, La Parenthèse. À un détail près, pas besoin venir dans une librairie pour acquérir ces livres. Donc, encore une fois, une visibilité de l’offre numérique sur la toile, mais pas dans un espace physique où il est possible de faire venir les lecteurs, de présenter, de conseiller, d’échanger.

C’est en cela, même s’il ne s’agit pas de littérature jeunesse, que l’offre numérique de l’éditeur Rue des Promenades est intéressante : pour l’achat d’un livre papier, en librairie, sa version numérique est acquise moyennant 2 € supplémentaires. Encore une piste qui met en place une connexion entre le papier et le numérique. L’éditeur est, notamment, à l’initiative du projet Num@lib pour faire exister le numérique en librairie (voir Actualitté du 22/10/2012 début et suite).

Il y a encore d’autres solutions à inventer pour faire une place à l’offre numérique, pour construire des liens entre les éditeurs purement numériques, les libraires (qui d’autre ?), les lecteurs. Par quel angle attaquer ? Tout simplement en se confrontant aux usages ?

Casse-tête en attendant Noël

Que faut-il faire pour commercialiser le livre numérique jeunesse (applications et e-books) ? L’entreprise est loin d’être simple comme en témoignent quelques éditeurs dont La Souris qui raconte (voir, notamment, son blog, Gratuit… et après ?) et les chiffres issus de l’enquête de l’Observatoire Orange – Terrafemina (dossier Tablette tactile : la nouvelle nounou ?) sur les usages numériques des moins de 12 ans.

D’après ce sondage, 30 % des parents des enfants de moins de 12 ans, en France, possèdent une tablette (65 % un smartphone). Parmi ces parents, 27 % ont acheté plusieurs fois des applications jeunesse – 51 % chez les cadres, 42 % chez les Franciliens – , 11 % en ont acheté une fois. 84 % des parents ont déjà acheté une application pour jouer, 46 % une application d’enseignement et 36 % une application racontant une ou des histoires.
Pour faire simple, sur 100 familles, 30 sont équipées de tablettes. Et sur ces 30 familles, 11 d’entre elles (38 %) ont déjà acheté une ou plusieurs applications qui sont essentiellement des applications pour jouer, moins pour lire ou entendre une histoire. Aussi le marché du livre-application jeunesse semble-t-il pour l’instant très limité. Parce que la majorité des familles n’est pas équipée d’une tablette. Parce que même dans les familles équipées, il apparaît qu’une minorité seulement achète des applications pour ses enfants. Mais aussi parce qu’il n’y a pas d’autres canaux de diffusion que l’App Store et Google Play. Et enfin, parce que “pourquoi acheter une application alors que je peux en trouver des gratuites ?” !

Si l’on croit vraiment que ce marché du livre numérique jeunesse est pourtant naissant et appelé croître dans les années à venir, comment le développer ? Comment accompagner son ouverture malgré les contraintes économiques lourdes qui pèsent sur les éditeurs : un coût important de développement des applications, des prix de vente extrêmement bas, une commercialisation liée à deux intermédiaires incontournables en matière d’applications (App Store, Google Play), une visibilité davantage fondée sur le nombre de téléchargements – en d’autres termes la gratuité –  que sur le contenu. Comment élargir les canaux de diffusion, transmettre au plus grand nombre, mettre en valeur un catalogue ? Est-ce le rôle des libraires ? Qui d’autre ? Et pour qui ?

Les débouchés du livre numérique jeunesse sont bien sûr dépendants du taux d’équipement des familles, mais pas seulement. Il faut également prendre en compte les usages, décisifs. Suis-je prêt(e) à télécharger sur MA propre tablette une application pour ma progéniture – sachant que je ne la lui abandonnerai pas plus de 15 minutes ? Suis-je prêt(e) en plus à payer cette application ? Pour quel usage ?
Va-t-il falloir attendre que chaque enfant soit équipé de sa propre tablette pour que le marché des applications et des e-books jeunesse prenne forme ? Alors vivement Noël, on nous annonce un déferlement de tablettes pour nos bambins…

On peut rêver d’une e-librairie spécialisée dans la production jeunesse, réunissant une offre alléchante en quantité et en qualité, donnant des repères, dispensant des conseils de lecture, présentant les ouvrages autrement que par leur prix, leur nombre de téléchargements et leurs “articles associés”. Une source de rêve pour les parents. Mais en l’absence de solution économiquement viable et de marché conséquent, une telle mise en place semble très compliquée par les temps qui courent !